Enfin, lorsqu’il eut bien peiné, bien pâti, bien soupiré après ses chers Esquimaux, la douce Vierge Marie daigna les lui montrer.
Ecoutons-le raconter lui-même, dans une lettre crayonnée sur ses genoux, et adressée à son évêque, dans quelles circonstances eut lieu sa première entrevue avec ses ouailles tant désirées:
Vous m’avez envoyé évangéliser les Esquimaux. La rencontre a eu lieu le 15 août, vers 7 heures du soir; et c’est la Sainte Vierge, que je n’ai cessé de prier, qui a guidé mes pas.
Depuis trois jours j’avais quitté mon canot et je parcourais les steppes, lorsque j’aperçus tout à coup, sur le sommet d’une colline, trois êtres vivants... Etaient-ce des rennes, étaient-ce des hommes? Pour m’en assurer, je hâtai le pas dans leur direction. Au bout de dix minutes, j’aperçus une foule de gens sur le versant du monticule. Il n’y avait plus à douter: c’étaient des Esquimaux.
«A ma vue, ils accourent; mais, arrivés à une certaine distance, ils font halte. L’un d’eux prend les devants; mais bientôt il s’arrête, lève les bras au ciel, penche la tête à droite, puis incline tout son corps vers la terre. Il répète ces gestes à plusieurs reprises. Je lui réponds en levant les bras. Alors, il se rapproche de moi, et tous les autres se précipitent à sa suite... C’était leur signe de salut.
Quand le premier Esquimau fut assez près pour me reconnaître, il se retourna en criant: «Krablouma,—c’est un Blanc!» Il arriva alors vivement jusqu’à moi, tout souriant et me tendant la main. Je la serrai entre les miennes. Aussitôt il me prit par le bras, pour me présenter à tout le monde. J’avais ma soutane et ma croix d’Oblat. Ce signe sacré les frappa vivement. Ils ne se lassaient pas de le regarder. Je leur donnai quelques médailles de la Sainte-Vierge, que je leur passai moi-même au cou. Ils étaient radieux.
Ensuite j’allai à leur campement, et je donnai la main à tous les gens qui étaient là. Ils m’invitèrent à leur table. Je n’eus garde de refuser; car, marchant depuis le matin sans manger, j’étais affamé.
Après le repas, ils m’accablèrent de questions. Je m’efforçai de leur faire comprendre que j’étais venu pour rester parmi eux...»
Le Père Rouvière prit aussitôt ses dispositions pour hiverner au lac Imerenick, à une centaine de kilomètres au nord de la baie Dease, parmi les «derniers misérables sapins secs», qu’il rencontra dans la Terre Stérile[78]. Habile charpentier, il eut vite fait d’équarrir et d’ajuster les troncs d’arbres qui devaient composer sa pauvre demeure. Il y célébra le saint sacrifice, pour la première fois, le 17 septembre 1911.
Jusqu’à la fin d’octobre, beaucoup d’Esquimaux, retournant à la mer par ce chemin, vinrent l’y visiter, famille par famille. Coïncidence touchante, ils arrivaient toujours plus nombreux aux fêtes de la Sainte Vierge. Le missionnaire écrit, dans son Journal, le 8 septembre: