Le crime fut commis, entre le 28 octobre et le 2 novembre 1913, l’après-midi, à une trentaine de kilomètres de l’océan Glacial, sur la rive gauche du Coppermine, trois lieues en amont de la Chute du Sang.
Le lendemain, un certain nombre de bons et de méchants Esquimaux s’en furent au lieu du carnage, où ils trouvèrent les quatre chiens faisant la garde de leur maître.
Les uns—Kormick en était—se distribuèrent les divers effets. Les autres, comme Koha, regardèrent avec douleur «comment les bons Blancs étaient morts».
J’étais très chagrin de la mort des bons Blancs, dit Koha, et je voulus aller les voir. En arrivant, j’aperçus le corps d’un homme sans vie, à côté du traîneau: c’était Ilogoak (le Père Le Roux); et je me mis à pleurer. Je ne vis pas Kouliavik (le Père Rouvière). La neige recouvrait le visage d’Ilogoak, laissant le nez à découvert: il était étendu sur le dos, la tête relevée... J’aimais beaucoup les bons Blancs. Ils étaient très bons pour nous.
Trois ans plus tard, le 3 juin 1916, le gendarme Wight se fit conduire à cet endroit par un indigène nommé Mayouk. Il trouva la planche de fond du traîneau, et, près de celle-ci, un os maxillaire inférieur retenant encore toutes ses dents intactes et blanches. Mayouk déclara que cette relique était du Père Le Roux, et qu’elle avait été jetée là, l’année précédente, par un passant. Comme M. Wight tenait à voir le lieu précis où le Père Le Roux avait expiré, Mayouk l’entraîna, à vingt mètres plus loin, dans la direction du fleuve, s’arrêtant à une centaine de mètres de la rive gauche. La place était marquée par des griffes d’animaux carnassiers, et par de nombreuses esquilles d’ossements tombées de leurs gueules. Mayouk montra ensuite au gendarme une excavation qu’un ruisseau avait pratiquée en se jetant dans le Coppermine, et dit que le corps du Père Rouvière était au fond. Six pieds de glace mêlée d’argile le recouvraient. Le gendarme, pressé par le temps, se contenta de confectionner, avec la planche du traîneau, deux humbles croix qu’il planta respectueusement sur les points du désert, où les deux missionnaires avaient trouvé le sanglant couronnement de leur apostolat.
En 1917 enfin, en la fête de l’Assomption de la Sainte Vierge, le 15 août, dans l’après-midi,—sixième anniversaire de la première rencontre des Esquimaux par le Père Rouvière,—Sinnisiak, son bourreau, comparaissait devant le juge de la cour suprême du Canada, à Edmonton, et faisait l’aveu de son forfait.
Invoquant son titre de père des missionnaires immolés, Mgr Breynat adressa une supplique au ministre de la justice, pour que la peine de mort, portée par le tribunal du Canada, fut commuée. Il demanda que les deux meurtriers lui fussent confiés, afin qu’il pût leur faire comprendre la beauté de la Religion catholique, dans ses institutions, dans ses missionnaires et dans sa miséricordieuse indulgence.
Ce recours en grâce fut entendu. La sentence de mort fut aussitôt changée en un emprisonnement indéfini, emprisonnement sans chaînes, ni verrous, au fort Résolution, sur le Grand Lac des Esclaves, selon que l’avait proposé le vicaire apostolique du Mackenzie.
La détention des coupables n’y dura que deux années, sous la garde bénigne de la gendarmerie locale, et à l’école des plus belles œuvres apostoliques de l’Extrême-Nord.
En 1919, à la nouvelle prière de Mgr Breynat, les deux bourreaux furent renvoyés à leur tribu...