Dans cet acte sublime de miséricorde, accompli, en leur nom, par leur évêque, s’acheva le sacrifice des deux jeunes Oblats français, de 32 et 27 ans, qui moururent sur la plage de l’océan Glacial, dans l’ouragan de neige, à 3.000 lieues de leur patrie, épuisés de fatigue et de faim, le cœur brisé par l’ingratitude de leurs enfants d’adoption, comme le Cœur du divin Maître l’avait été par l’infidélité de Jérusalem, la veille du Calvaire, et priant pour ceux qui les poignardaient.
Un autre sacrifice, pris encore aux veines de la France, devait, sept ans plus tard, le 24 octobre 1920, s’ajouter à celui-là pour mériter pleinement le salut des Esquimaux. Le nom du Père Frapsauce, cette troisième victime, est revenu plus d’une fois, au cours de ce livre. Il est permis d’écrire, maintenant, que ce missionnaire, dévoué, durant vingt ans, aux Dénés du fort Smith, du fort Résolution, du fort Rivière-au-Foin et du fort Norman, avait été l’apôtre de toute humilité, de toute abnégation.
A peine la mort des Pères Rouvière et Le Roux fut-elle connue dans sa sanglante réalité par les missionnaires du Mackenzie que tous, unanimement, se proposèrent pour faire la relève, au poste du Grand Lac de l’Ours. Le Père Frapsauce obtint d’être le premier choisi. N’ayant plus, dès lors, que le rêve de se donner entièrement à ses nouvelles âmes, il s’exerça à vivre leur vie, il s’initia à leur langue, et, l’automne 1919, il arriva, pour s’y fixer, à la cabane bâtie par ses devanciers.
De cette résidence, il parcourut les derniers bois du lac et les abords de la Terre Stérile, travaillant de ses mains et prêchant sans relâche.
Le 21 octobre, une année après le Père Frapsauce, le compagnon qu’on lui avait promis, le Père Falaize, ancien apôtre, lui aussi, des Montagnais et des Couteaux-Jaunes, arrivait à la cabane du Grand Lac de l’Ours.
Elle était vide.
Les Indiens expliquèrent au nouveau venu que le Père Frapsauce, à bout de vivres, était allé tendre des filets de pêche, sous la glace déjà formée, et qu’il avait promis de rentrer bientôt.
Mais le Père Falaize, inquiet, partit aussitôt qu’il le put, au devant de son confrère. S’engageant sur une baie qu’on lui avait désignée comme ordinairement poissonneuse, il rencontra les traces d’un traîneau. Il les suivit. Elles s’arrêtaient, un peu plus loin, à une glace brisée. Tout avait sombré là! Sur le rivage opposé, auprès d’un foyer encore fumant, un bréviaire portait la marque des secondes vêpres du 24 octobre.
Au dégel de 1921, le lac rejeta les chiens de l’attelage. Mais toutes les recherches faites pour découvrir les restes du missionnaire lui-même furent inutiles.
Enfin, le 28 janvier 1922, un chasseur indien apporta un morceau de soutane qu’un animal avait arraché d’un banc de neige, sur la côte nord du Lac de l’Ours.