Les endroits redoutés par les hommes et les chiens sont les rivières congelées, parce qu’elles se hérissent de glaçons aigus, fixés dans un pêle-mêle horrible. Ce sont, en langage coureur-des-bois, les bordillons ou bourguignons.
Lorsque la glace se fixe définitivement sur l’eau, explique Mgr Grandin, elle ne le fait que par gradation, en commençant par le nord, et en remontant le courant. Dès que la glace est prise, le courant n’est pas aussi libre, l’eau monte au-dessus de la surface coagulée, accumule les glaçons qu’elle entraînait, et forme ainsi souvent de véritables montagnes. On ne saurait se faire une idée de ces créations fantastiques sans les avoir vues... Quelles souffrances, grand Dieu! de se traîner au milieu de ces bancs de neige durcie, de ces grandes dunes de glace qui bordent les côtes; de se frayer un chemin parmi ces affreux bourguignons, amas de glaçons entre-choqués, qui présentent aux pieds du voyageur leurs arêtes vives et acérées comme des lames de sabre!
En certains espaces de la rivière, la glace paraît lisse, invitante pour l’attelage. Qu’il prenne garde de s’y lancer inconsidérément, car la mince couche, usée par l’eau rapide, n’attend peut-être pour céder que la pression d’un pas! Plusieurs ont sombré, corps et bagages, dans ces pièges de la mort, et n’ont dû leur salut qu’à la vitesse de leurs chiens à nager jusqu’à la glace ferme et à y haler le traîneau auquel les bras du conducteur s’étaient cramponnés.
Le premier décembre 1890, cet accident faillit être fatal au Père Dupire et au Frère Lecreff, deux missionnaires du fort Résolution, Grand Lac des Esclaves, qui faisaient route vers le lac Athabaska, où les mandait Mgr Clut. Ils remontaient la grande rivière des Esclaves, le Père Dupire assis depuis quelques instants sur le paquetage, le Frère Lecreff courant à l’arrière, les mains enlacées à la corde que l’on attache au traîneau pour le gouverner. Deux attelages indiens qui les précédaient venaient de franchir, sans accroc, une glace douteuse, en face de l’endroit dit la Pointe Gravois. Nos missionnaires s’y engagèrent donc sans défiance. La glace s’effondra. Le Père Dupire, très vif par naturel, sauta en avant et toucha d’un pied le bord solide. Se fixant à genoux, il se pencha aussitôt sur l’abîme bouillonnant pour saisir, par la tête, le premier chien. Il était temps, car l’animal n’en pouvait déjà plus et se laissait emporter par le courant, sous la glace. Les sauvages, revenus sur leurs pas, aidèrent le père au sauvetage. Les chiens sortirent d’abord, puis le traîneau, et enfin le Frère Lecreff, qui, heureusement, avait retenu sa corde, au fond du fleuve. Il y avait plus de 40 degrés de froid. En quelques minutes, le Frère se trouva comme changé en un glaçon.
Sur les grands lacs, au miroir constamment poli par les vents, il n’existe pas plus de chemins que sur l’océan mobile; et il y faut souvent retenir le traîneau qui glisserait plus vite que les chiens ne pourraient courir. Les randonnées sur ces vifs champs de glace seraient presque un plaisir, n’étaient trois menaces, tenant sans cesse le voyageur sur le qui-vive: la crevasse, le bordillon des lacs et la poudrerie.
La crevasse peut se produire à tout instant sous les pieds du coureur.