«—On craint de se déraciner la luette, ajoute M. Laflèche, tant il faut que la langue fasse de contorsions dans la bouche.»
A l’approche du printemps 1847, avant la fonte des neiges, le Père Taché, laissant à M. Laflèche, dont la santé était plus frêle, le soin de garder la résidence, se dirigea sur le lac Vert, à 50 kilomètres au sud, afin de baptiser un vieux chef cris gravement malade.
Quinze jours après son retour de cette expédition, il reprit les raquettes et courut au lac Caribou, à 160 kilomètres au nord-est. Il arriva parmi les Montagnais de ce poste, le 25 mars, jour de l’Annonciation. Le bonheur qu’il éprouvait à comparer sa mission de premier messager de la Bonne Nouvelle chez ces païens, avec celle de la divine Marie, lui fit oublier sa fatigue.
Après trois mois d’absence, il rejoint son «angélique compagnon», ainsi qu’il appelle M. Laflèche. Il le trouve occupé à construire leur maisonnette et à défricher le petit jardin.
Le 20 août, il s’embarque «dans un petit canot, avec deux sauvages et un jeune métis», pour un voyage de 360 kilomètres au nord, jusqu’au lac Athabaska[25].
De retour, le 5 octobre, à l’Ile à la Crosse, il voit la maisonnette presque finie et couverte de terre; mais «encore toute ouverte au froid, à cause des interstices béants entre les troncs d’arbres qui formaient les murs.»
Tous deux se mirent au bousillage.
Mais voilà, écrit le Père Taché, voilà que l’air extérieur, mécontent de ce que nous lui refusons l’hospitalité, entreprend de se venger: il se niche dans la cheminée et nous renvoie au nez toute la fumée. Après quinze jours, nous étions à la veille d’être métamorphosés en jambons, ce qui nous décida à construire une autre cheminée... Nous étions chez nous, pauvres et dénués de tout, mais heureux de notre sort... Le bonheur et la satisfaction qui, souvent, n’habitent point les palais des grands, règnent dans notre cabane.
Mais il lui faut ajouter aussitôt:
Comme compensation de ces jouissances, la santé de M. Laflèche se trouva très compromise. Un travail excessif avait développé un mal opiniâtre. Le rhumatisme dont il souffrait déjà se changea en bosses, puis en plaies aussi incommodes que pénibles.