En outre de ses instructions, Jean de Lizac apportait au conseil une lettre du roy, dont nous reproduisons l'original inédit conservé aux archives de la ville.
Copie de la lettre que Charles VII fit remettre aux consuls d'Avignon par Jean de Lizac, premier huissier d'armes dudit sire (8 mars 1451):
«Charles par la grâce de Dieu roi de France,
«Tres chiers et bons amys, vous savez assez les grans plaintes et doléances que notre Saint-Père le pappe, par ses lettres et aultrement nous a despieca, et puis naguères faites touchant les entreprinses que notre beau filz le dalphin et aultres de par luy et a son adveu ont puis naguères fait sur ses hommes et subgetz et sur les terres et seigneuries de l'Esglise. Et pareillement nous en a escript notre tres chier et amé cousin, le cardinal de Foix, et aussi nous en avez escript. Sur quoy nous avons fait scavoir notre voulonté et intencion bien a plain. Néantmoins nous avons puis naguères entendu que aulcuns traictiez accors et convencions se maynent et conduisent avec notre dit filz de luy bailler ou à aultres de par luy la ville d'Avignon et conte de Venissi, lesquelles choses se elles se mettoyent à exécution seroient au grant grief préjudice et dommage de notre dit Saint-Père et du Saint-Siège apostolique veu le conseil que scavez que notre dit filz a de présent avecques luy, comme avons fait savoir bien aplain à notre dit cousin le cardinal. Sy vous signifions ces choses affin que y mettiez remedde et provision convenable. Car se la chose advenoit, ce que ne pourrions bonnement croyre, nous y prendrions tres grant desplaisir et serions contrains de y donner provision à lonneur de notre dit Saint-Père et dudit Saint-Siège apostolicque telle quil appartiendra. Ainsi que plus à plain avons dit et déclaré de bouche à Jehan de Lizac escuier, notre serviteur et premier huissier d'armes, porteur de ces présentes pour le vous dire et rapporter. Sy le vueillez croire et adjouster foy ad ce que de par nous vous en dira.
«Donné aux Montilz lez tours, ce VIIIe jour de mars [302],
«Charles,
«de la Loëre.»
Il ressort des documents produits ci-dessus que Charles VII soupçonnait fortement son fils de méditer l'occupation des États citramontains du Saint-Siège et de cacher ses ténébreux desseins, avec la complicité du cardinal de Foix dont le rôle et l'attitude dans cette circonstance peuvent paraître très équivoques. Quoi qu'il en soit, les consuls d'Avignon s'empressèrent d'adresser au roi cette missive dans laquelle ils se défendaient très énergiquement de vouloir «mettre ceste cité d'Avignon hors des mains de l'Esglise et aultrement». Ils donnent comme garantie de la loyauté de leur parole l'approbation du cardinal-légat: «duquel seigneur sommes seurs et certains que jamais n'a esté, ne sera son entencion de le faire. Et se l'on vouloit entreprendre de faire le contraire ledit monseigneur le cardinal et nous y resisterons de notre force et de tout notre povoyr, tous les jours en espérance de votre bon ayde et confort, ainsi que plus a plain avons dit et remonstré au dit de Lizac.» Le conseil de ville envoyait en outre au roi un messager exprès chargé d'assurer Sa Majesté, au nom du conseil et du cardinal de Foix, de leurs sentiments de respectueuse déférence et de dévouement à la couronne [303].
Louis, alors en Dauphiné, eut presque aussitôt connaissance des rapports adressés au roi contre lui. Il en conçut une violente irritation contre les Avignonnais, et comme nous le verrons dans un autre chapitre, cette rancune subsistait encore dix ans après, car ce fut le premier reproche que Louis, devenu roi, adressa aux ambassadeurs d'Avignon dans l'audience qu'il leur accorda [304] (7 décembre 1461). Quant au cardinal, avec une grande souplesse diplomatique, qui est le fond même de son caractère, il sut, sans déplaire au dauphin, laisser croire à Charles VII que jamais les droits des papes n'avaient été en d'aussi bonnes mains que les siennes. En somme, ni du côté de la Savoie, ni du côté d'Avignon, Charles VII n'obtenait satisfaction. Bien plus, l'attitude et les nouveaux agissements du dauphin montrèrent chez lui une intention de plus en plus arrêtée de braver les ordres de son père.
En effet, moins de trois mois après l'envoi de l'ambassade à Charles VII, au moins de juin 1451, la peste sévissait à Avignon et, comme d'usage, toutes les personnes aisées qui avaient pu se procurer un logis à la campagne avaient fui le foyer de l'infection. Allemand de Pazzis [305] et Louis Gaspardini, qui étaient de ce nombre, avaient cherché un refuge au lieu d'Entraigues [306] (Inter aquas) avec leur famille.
Sur ces entrefaites, un nomme Pierre Troyhon [307], ancien trésorier du roi René, organisa une troupe d'hommes d'armes, archers et varlets, et se porta secrètement avec tout son monde par une marche rapide sur Entraigues, dans le Venaissin, où il arriva de nuit et quand tout le monde était couché. Ces brigands se saisirent de Pazzis et de Gaspardini qui reposaient dans leur chambre, et les firent prisonniers avec toute leur famille. Ils s'emparèrent de leurs joyaux et de leur numéraire et abandonnèrent le reste au pillage de leurs gens. Ils emmenèrent ensuite leurs prisonniers avec leurs femmes et leurs enfants à travers le Valentinois jusqu'au château d'Ésau [308], qui est sur les limites du comté, et les retinrent ainsi pendant près de huit mois, jusqu'au moment où ils purent obtenir leur liberté en acquittant une rançon de 6,000 écus [309]. Là ne s'arrêtèrent pas les exploits de Troyhon. La même année, ce détrousseur de grand chemin, fort de l'appui du dauphin et des héritiers de Boucicaut [310], se jette avec ses bandes armées sur Valréas, ville importante du Comtat, ravageant les villages, saccageant les récoltes et faisant de nombreux prisonniers. Plusieurs d'entre eux, hommes, femmes, enfants, sont impitoyablement égorgés. Le produit du butin emporté par ces brigands dans deux incursions successives est évalué à 2,000 écus. La sécurité même d'Avignon et de Carpentras est menacée et les États se réunissent pour voter une taille extraordinaire contre Troyhon et ses routiers [311]. Après Valréas, c'est le tour de La Palud où les bandes de Troyhon enlèvent et conduisent au château d'Ezahut un noble personnage appelé Chollet, officier du Saint-Siège, qui ne fut relâché qu'après une longue détention et moyennant le versement d'une rançon de 300 écus [312].