Roi, les hommes ne sont jamais en harmonie avec leurs affaires. C’est pourquoi, nous, poètes, sommes chargés de les accorder.

Voyons, cher Poète, parle plus clairement.

Roi, ils travaillent parce qu’ils y sont obligés. Nous travaillons, nous, parce que nous sommes des amoureux de la vie. Voilà pourquoi ils nous traitent de rêveurs et pourquoi nous les traitons de sans-cœur.

Mais qui de vous a raison, Poète ? Qui gagne ? Eux ou toi ?

Nous, Roi, nous gagnons toujours.

Mais, Poète, la preuve ?

Roi, les plus grandes choses de la vie dédaignent les preuves ; mais si, pour un temps, vous pouviez balayer de la terre tous les poètes et toute leur poésie, vous découvririez bientôt, par leur absence même, où les hommes d’action puisaient leur énergie et quels étaient les réels pourvoyeurs de la sève de vie de leurs champs. Ce ne sont pas ceux qui se sont plongés dans la lecture de l’Océan de Renonciation, ni ceux qui se cramponnent à leur richesse ; ce ne sont pas ceux qui ont produit une grande quantité d’œuvres, ni ceux qui égrènent sans relâche le chapelet d’un austère devoir, ce ne sont pas ceux-là qui auront la victoire mais ceux qui aiment parce qu’ils vivent. Ceux-là vraiment vaincront qui se seront vraiment donnés. De toutes leurs forces ils acceptent la souffrance et de toutes leurs forces ils la soulagent. Ce sont eux qui créent parce qu’ils connaissent le secret de la vraie joie qui est le secret du sacrifice.

Eh bien ! Poète, s’il en est ainsi, que me demandes-tu de faire à présent ?

Je te demande, Roi, de te lever et d’agir. Ces cris que tu entends là-bas sont les cris de la vie à la vie, et si la vie en toi ne s’émeut pas et ne répond pas à l’appel du dehors, alors il y a lieu de s’inquiéter de toi. Non parce que tu as négligé un devoir mais parce que tu es en train de mourir.

Plus tôt ou plus tard il nous faut toujours mourir ?