—Ventru! murmurait le médecin, pesant le mot dans son esprit naïf... Mais pourquoi diable ce colonel maigre m'appelle-t-il ventru?

—Monsieur, voici ma carte! déclara le colonel Barbe, tirant majestueusement une carte de son dolman brodé.

—Mais je sais votre adresse! soupira le pauvre alsacien navré des allures cassantes de ces hussards qu'il connaissait à peine.

—Mon adresse! rugit le colonel, de rouge devenu pourpre, ah! çà, Monsieur! je vois bien que le français vous est de plus en plus inconnu. Mais puisque vous y tenez, je vais vous apprendre le hussard, moi... Non, Messieurs, ajouta-t-il en repoussant toutes les mains qui se tendaient avec joie vers la figure du docteur, je désire vider seul ce petit différend. Les leçons de beau langage me reviennent de droit, au 8e. Monsieur le docteur, vous êtes un drôle.

—Ah! çà, colonel, s'écria l'Alsacien, partant d'un éclat de rire, est-ce que vous êtes fou?... Je suis ventru, je suis un drôle, expliquons-nous, mon Dieu!... expliquons-nous!

Aussitôt de Courtoisier, le plus près, lui monta sur les pieds, Pagosson le poussa du coude en faisant des hum! hum! épouvantables. Quant au colonel, il lui envoya sa carte au nez d'une chiquenaude très réussie. Le docteur pâlit, puis rompant le cercle d'un coup de poing à assommer un bœuf, il s'éloigna, tandis que de Courtoisier, l'épaule démise, sortait de la main gauche son sabre du fourreau.

Il s'ensuivit une bagarre. Madame Corcette s'évanouit, Tulotte emmena Mary qui trouvait cela très amusant, et le docteur continua sa route, la face pâle, sans rien penser de plus.

Cet homme possédait dans la ville des Juifs une petite maison très close, très blanche où une belle plaque de cuivre sur la porte énumérait tous ses titres de médecin, accoucheur, diplômé, et palmé par les instituts. Un gentil perron frotté chaque matin au sable conduisait à la salle à manger toujours emplie de cette douce odeur de noisette, de cette odeur de la bière fraîche qu'on buvait là dans les choppes de verre de Bade. Des vagissements de bambins se glissaient par les fentes des boiseries, il y en avait trois: deux jumeaux et une fille. La mère, une Alsacienne de teint clair, aux cheveux aussi blonds qu'une torsade de lin, les habillait avec un soin patient de femme qui n'a rien de mieux à faire et fera cela toute sa vie. Quand le père parut, il avait retrouvé une mine joyeuse, il s'assit au milieu de la nichée, tapant sur sa cuisse pour leur dire de monter, leur parlant dans cet alsacien baroque qui donne à un cheval de sang l'envie de se cabrer, et un bonheur se dégageait de ces jeux enfantins, bonheur que le ventre du papa ne faisait point trop ridicule, car la mère avait la beauté de la Marguerite de Faust.

—Wilhem, disait la jeune femme tout émue, nous aurons une tarte aux kouetches ce soir pour notre dîner. J'ai préparé des nouilles qui sont fines comme des cheveux d'ange! Ah! tu reviens du Cours ... quelles nouvelles, le maire y était?... Madame Guilher a-t-elle sevré son petit?... et as-tu demandé la recette de sa confiture de myrtil, qu'elle confectionne mieux que moi?

Lui, répondait longuement à ces choses importantes pour eux, sans omettre la vision de son maire, qu'il avait eue quand la carte du colonel s'était aplatie sur son nez.