—Ne serre pas ainsi la brassière de Jacques, ajoutait-il en prenant l'un des jumeaux, énorme, crevant de santé, et il défaisait sa brassière, les doigts experts en cette chose, ne voulant pas qu'il pût se déformer la taille. Sa femme suivait ses moindres gestes, ayant le double respect du médecin qui l'avait accouchée et de l'époux qui l'avait rendue mère. Une bonne vint les prévenir que le dîner fumait sur la table. On mangea consciencieusement des plats monstrueux. Pour que la digestion s'opérât bien, on ne discuta qu'à voix basse le mérite de la tarte dont un coup de feu de trop avait rendu les bords un peu trop croustillants, la bonne fut réprimandée d'une phrase lente, une phrase qui causa une peine extrême à tout le monde. Puis, le soir tombé, le docteur bourra une pipe de porcelaine, baisa le front de sa femme et se retira chez lui. En général, les époux alsaciens ont deux lits, cette disposition du ménage rendant plus solennels certains actes de leur existence. C'est une dignité que d'avoir deux lits.

Ce soir-là, Wilhem, au lieu de se coucher, écrivit son testament. Dans sa tête calme de mari discrètement heureux, il arrangeait sa mort sans se lamenter davantage: reculer, ça ne se pouvait pas, selon toute logique; pour un colonel de perdu, il retrouverait trente-six hussards furieux, et on ne pouvait plus arranger l'affaire. Il ne s'était jamais battu, le courage n'était pas son métier, il accouchait des femmes, lui. Il mettait au monde des hommes et ne les tuait pas. S'il y avait un moyen de se sauver, peut-être l'aurait-il accepté, parce que, c'était sûr, aucune loi humaine ne prescrivait de laisser orphelins des enfants et d'abandonner une femme enceinte (madame Wilhem l'était encore), toute seule en proie à la misère. D'ailleurs, il ne comprenait pas plus maintenant cette histoire de carte qu'il ne l'avait comprise à la musique du Cours! Français était chez lui une manière de s'exprimer, et s'il ne les reconnaissait pas comme amis, les hussards, il ne leur faisait point d'injure en le leur disant. Il eut peur pendant toute la nuit, sa digestion se fit mal, et pourtant il ne voulait pas appeler sa femme, car dans l'état où elle était ... oh! pauvre femme! comme elle pleurerait son Wilhem. Vers l'heure des témoins, c'est-à-dire dès l'aube, il se lava le visage avec du lait pour effacer les plis que la nuit avait creusés, et il murmura, tranquille: Allons-y! Il y allait parce qu'il ne trouvait pas de moyen de faire autrement, il ne réveilla pas madame Wilhem; il mit son testament bien en vue sur un meuble, s'habilla et attendit.

MM. de Courtoisier et Zaruski arrivèrent, le képi un peu incliné sur l'oreille, sanglés, boutonnés, reluisants. Leurs sabres traînèrent contre les chambranles, et doucement le médecin les supplia:

—Vous allez réveiller ma femme!

De Courtoisier se mit à marcher sur ses pointes pour faire le galant.

—Où sont vos témoins? demanda Zaruski, stupéfait de voir le docteur décrocher deux chopes qu'il posa devant eux.

—Tout de suite! répondit Wilhem souriant. Il sonna la bonne, lui donna des adresses; celle-ci partit, ne manifestant pas même sa surprise.

Les amis, deux camarades de collège, se présentèrent béats, Wilhem leur expliqua la chose, on fuma un peu, on but une nouvelle canette, puis tout fût organisé, séance tenante, à la papa; il voulait bien se battre, le ventru, il le fallait, eh bien! voilà, il allait mourir, plus tôt ou plus tard!

De Courtoisier n'en croyait pas ses yeux. Quelques minutes après, derrière le talus des fortifications, Wilhem recevait du colonel Barbe un coup d'épée par le travers de son gros ventre, et le lendemain il était mort, en riant à sa jeune femme troublée si malheureusement dans sa gestation.

Le duel fit du bruit. Le 8e hussards rédigea une adresse au colonel pour le remercier de ce meurtre d'un pauvre homme, meurtre qu'on ne pouvait éviter, n'est-ce pas, quand on fait métier de patriote! Il n'y avait de la faute de personne, tout bien considéré. Mais le colonel s'était crânement conduit, les habitants de Haguenau rentreraient leurs: vous autres Français! Quel joli peuple et comme on était fier de penser que le reste de l'Alsace ne lui ressemblait pas. On s'attendait aussi à quelques manifestations de la part de la jeunesse. De Courtoisier, exaspéré par le manque de femmes, guettait une nouvelle occasion de raccommoder son bras démis, mais un calme solennel régnait dans la ville de Haguenau. Les cafés demeuraient sourds aux fanfaronnades de Pagosson; chez le sous-préfet, toujours la même réserve, le même charabia dans les coins et les mêmes airs béats. Les bourgeois ne se souciaient pas d'aller voir derrière les fortifications si le colonel y était!