Au petit théâtricule de Haguenau on jouait la Belle Hélène, et quand Messieurs du 8e sifflaient, le pékin ne bronchait pas. Chacun ses goûts! semblaient dire leurs impassibilités. La vengeance était sans doute attendue d'ailleurs, de plus haut, pour le colonel Barbe.

Ce fut à Haguenau que Mary débuta dans les exercices équestres. Son père lui offrit un poney, car il avait été fort content de sa tenue durant la scène de la provocation. Corbleu! elle tenait de lui, la petite! Elle vous lançait un regard impertinent droit à son but... Bien ... bien ... on la récompenserait. Le régiment, pressentant une future héroïne, se mêla de l'instruction. Jacquiat lui donna la prudence, la sûreté de la main, de Courtoisier le galop de chasse qui laisse tout le monde à mille mètres dans la plaine, Pagosson la sûreté de l'assiette, Zaruski le saut des fossés et la façon de se relever quand on a la tête posée à la hauteur de son étrier; pour Corcette, il lui apprit des tours que le colonel ne craignait pas de déclarer du ressort des clowns. Madame Corcette accompagnait leur élève, en amazone verte dont les boutons d'or lui faisaient une étonnante livrée. Tout n'était pas gai, pourtant, le colonel avait souvent le souvenir de son fils qui le torturait, et il le voyait au lieu et place de l'écuyère frêle. Alors il grondait d'un ton d'orage, il tapait sur le cheval innocent, n'osant pas taper sur la fille; plus d'une fois celle-ci vida les arçons sans essayer même de se rappeler le système donné par Zaruski. Puis, comme elle avait des battements de cœur inquiétants, le colonel modéra son enthousiasme, craignant de voir s'évanouir le dernier espoir de sa famille. L'hiver s'écoula triste et froid, coupé des punchs ordinaires. Tulotte ne se grisait plus qu'à huis clos, les soirs où l'on recevait le régiment, mais Estelle roulait au beau milieu de sa cuisine, cassant les verres qu'elle lavait, injuriant les ordonnances et faisant à elle seule un tapage d'enfer.

Tulotte n'osait pas la renvoyer, elle savait trop d'histoires, et ces deux femmes s'agonisaient de sottises dès que le colonel avait le dos tourné.

Pour la Noël il y eut une fête d'enfants chez un gros négociant qui se trouvait être le propriétaire de leur maison. Mary reçut une invitation. Comme elle se mourait d'ennui, elle supplia son père de l'y conduire. On lui prépara une toilette de circonstance en crêpe blanc ornée de nœuds de velours noir, on natta ses cheveux avec un fil de perles et on les enroula autour de sa tête. Elle avait si grand air sous cette couronne que Daniel Barbe faillit oublier que ce n'était pas un mâle! A leur entrée dans le salon du négociant, on murmura:

—Voici le colonel, mon Dieu!... pourvu qu'il n‘y ait pas de querelle!

On avait espéré qu'il confierait sa fille à la garde d'une bonne, mais on ignorait qu'Estelle se grisait, et que mademoiselle Tulotte détestait ces corvées-là.

Daniel Barbe, très droit, en uniforme, le sabre traînant, fronçait les narines d'un air dédaigneux. Sa fille lui faisait honneur, le pékin était enfoncé. Cependant il remarqua que pas une de ces dames ne se détachait pour venir à leur rencontre; le gros négociant avait salué sans lui tendre la main. Daniel caressait sa barbiche grisonnante, mâchant des mots qu'un colonel doit employer quand il flaire une déroute...

Ces fêtes alsaciennes, dont rien à Paris ne peut donner une idée, sont uniquement réservées aux enfants, et les parents n'y ont que le second rôle. Il ne leur est pas permis de se plaindre du bruit, de la gourmandise ou des taches, les plus nabots sont leurs maîtres absolus, et ce que l'on mange est incalculable. De tous les côtés des domestiques poussaient des corbeilles roulantes combles de gâteaux: des pains de Colmar dorés et gratinés d'anis, si légers, qu'on en dévore des masses sans s'en douter, des tartes à la cannelle odorantes et chaudes, des bâtons d'angéliques cuits à l'eau et poudrés de sucre candi, des fruits entourés de pâte molle, soufflée, des tranches de koukloff garnies de leurs grains de raisins bruns, toutes les variétés de beignets, des crèmes cuites au four, très rousses, des œufs durs coloriés. L'on puisait les sirops dans une fontaine de porcelaine flanquée de glace et les boissons chaudes dans des pots de terre appelés «bavarois» hauts comme de vieilles amphores. En attendant l'ouverture du salon mystérieux qui contenait l'arbre de Noël, le père Fouettard, si célèbre parmi les gamins de l'Alsace, faisait des discours ténébreux sur la sagesse de ces demoiselles et l'effronterie de ces messieurs. Le père Fouettard était masqué, sa hotte pleine de jouets lui servait de tribune, et il brandissait une verge de solides genêts. Ce poste de père Fouettard se donnait, entre les parents, avec une gravité à la fois comique et touchante. Tous les ans on devait faire, dans ce discours en pur alsacien, l'éloge de l'enfant le plus raisonnable; des familles austères se disputaient cet honneur précieux d'avoir à élogier leur propre rejeton au détriment de celui du voisin. Innocente manie qui dégénérait en discussions violentes, c'est-à-dire que l'on se disait sur un ton cordial: «Ce n'est pas bien!» quand l'adversaire finissait par triompher.

Le père Fouettard disait probablement des choses pénibles cette nuit-là aux nez roses de son auditoire lilliputien, car on apercevait des mamans s'essuyant les yeux d'un geste furtif.

Le gros négociant lui-même toussait très fort. Les petits se serraient les uns contre les autres, regardant à la dérobée la fille du colonel assise dans un fauteuil de présidente et ne comprenant rien du tout à ce verbiage animé.