—Laissez-nous-la, mon colonel, dit-il, insistant sans se fâcher. C'est la fête de tous les enfants aujourd'hui, nous l'avons invitée pour la soigner comme les nôtres, ajouta-t-il d'un accent plein d'une candeur qui valait à elle seule la plus folle bravoure.

Et le colonel la laissa, car il finissait par avoir envie d'accoler ce patriarche. Sacrebleu! Non, il ne se serait jamais attendu à celle-là!

La silhouette de ces deux enfants vêtus de deuil hanta longtemps le cerveau du colonel Barbe, il les revoyait dans ses promenades militaires à travers les perches à houblon qui monotonisaient les routes de la campagne. Il leur prêtait une vague ressemblance avec son fils et cette espèce de double remords le plongeait dans des mélancolies boudeuses. De nouveau, il trouva ridicule d'avoir une fille et eut des alternatives très pénibles pour le 8ehussards; celui-ci, naturellement, s'en prenait à la ville de Haguenau. On ne pouvait plus y tenir.

Pourtant la ville gardait on ne savait quel air d'innocence propre aux filles de l'Alsace, surtout les jours de marché, où elle s'animait de paysannes endimanchées aux regards remplis d'une céleste béatitude. Elles s'échelonnaient, ces paysannes, sur les trottoirs des rues et des places dans leur merveilleux costume, debout en des processions interminables. Il y avait des robes de laine rouge pour les jeunes, verte pour les vieilles, garnies d'un pli en bas et courtes, laissant voir les mollets, des corselets de velours se laçant sur une chemise de toile à coulisse, et des châles frangés s'enroulaient autour du cou, puis les nœuds énormes s'étalaient sur la tête ayant l'aspect de papillons prêts à s'envoler. Il y avait les petits bonnets de satin rouge brodés d'or, les décolletages d'opéra-comique avec des colliers et des devants de chemisettes brodées et ajourées. Il y avait les paletots-mantes en velours, à capuchon de nuances vives, les galoches sculptées de la Forêt-Noire, toute proche, les bas de laine assortie au jupon et les enfants vêtus de même, représentant l'exacte réduction des grandes personnes, comme sortant d'une boite à surprise.

La file serpentait le long des trottoirs, sans encombrements, dans une suite paisible de figurant aux costumes fraîchement renouvelés et attendant les bravos du public. Elles vendaient des œufs, du beurre, de la crème, des herbages, des choses proprettes, fleurant bon. Leurs bras et leurs visages montraient une peau ravissante et leurs cheveux blonds, d'un éternel blond de lin, répandaient une clarté de lune pâle. Elles éclataient sur les maisons noires, à pignons déjetés, qui leur servaient de fond. Mais quand toutes ces créatures jolies se mettaient à parler elles auraient mis en fuite un peintre amoureux, tant leur vilain langage contrastait avec leurs charmes reposés de buveuses de bière.

Décidément, c'était à ne pas y tenir et le colonel influença pour tirer son 8e de ce trou empoisonné de choucroute.

Un jour de mai, on partit de Haguenau où on ne devait jamais revenir, hélas!

Le régiment fut envoyé dans l'Yonne, à Joigny, une joyeuse cité bourguignonne où l'on avait le vin français, disait-on.

Joigny grimpe sur le dos des collines avec la gaminerie d'une ville qui a la ferme intention de montrer la vigueur de son sang, elle a des rues en escaliers, des places posées de travers, une église titubante et les vignes, tout aux environs, s'accrochent comme des guirlandes qu'un coup de vent pourrait bien enlever.

Les vignerons, une hotte sur les épaules, vont chercher en bas la terre qui croule d'en haut et, philosophiquement, une cigarette aux dents, la remontent. Ça dure depuis des siècles, l'escalade du gai travail sur des rochers sauvages qu'on recouvre de plantations miraculeuses.