La population a la riposte très leste, les hommes ne craignent pas d'en venir aux mains tout de suite, et les filles, assez hautes en couleurs, ne pensent pas qu'un baiser soit chose défendue.
Le 8e hussards se détendit les nerfs. Le quartier était bien placé en face d'une rivière charmante et d'une promenade sous les arbres de laquelle il fait nuit en plein jour. Les logements se louaient pour presque rien, le colonel eut une maison face à la promenade moyennant 400 fr. de loyer annuel. Messieurs les officiers mariés se dispersèrent dans de clairs faubourgs où les écuries étaient de petits palais, et deux semaines après une installation des plus bruyantes, car les écoliers de la ville avaient mis du leur en aidant les soldats à déclouer les caisses, on entama des relations amicales. On parlait beaucoup de certaines dames de la meilleure société qui éprouvaient le plus grand plaisir à offrir des punchs aux jeunes lieutenants. Bientôt, ce furent des rumeurs de galanteries de tous les côtés. Avec cela le sous-préfet était un garçon extraordinaire, très riche, important les régates sur l'Yonne et pavoisant la ville à propos du moindre incident. On avait langui à Haguenau, on se rattrapa à Joigny. Il y eut banquets sur banquets, réunions au café, musique devant la mairie, courses de chevaux libres, régates en barques fleuries. Le colonel lui-même se laissa gagner par tous ces bons lurons, il fit quelques infidélités à madame Corcette en compagnie de Corcette, son capitaine instructeur. Madame Corcette agaça le sous-préfet, de Courtoisier pendit une échelle de corde au balcon de la maîtresse du sous-préfet, un chassé-croisé terrible s'ensuivit, et des explications les plus franches sortirent les raccommodements les plus inattendus.
Mademoiselle Tulotte acheta une pièce de vieux bourgogne. Elle n'avait jamais bu une goutte de bière, cependant elle désirait se laver l'estomac. Estelle et les ordonnances, après quelques discussions, prétextant un défaut de la cave, des murailles humides, affirmaient-ils, déposèrent la pièce dans la cuisine et elle fut mise sous la direction de Tulotte, laquelle avait de sérieuses raisons pour fermer les yeux sur les abus. Une fois, Mary les trouva tous armés de grosses pailles, humant le bourgogne comme les poitrinaires hument les brises de Nice. Elle raconta la chose au colonel qui ne put s'empêcher d'en rire de bon cœur.
Le nez de Tulotte, très pointu, rougissait un peu maintenant; elle causait des malheurs de la famille après le dîner, s'étendant sur ce qu'elle aurait dû entrer dans une pension, à Saint-Denis, par exemple, ou perfectionner l'éducation d'une demoiselle noble; elle avait appris tout ce qu'elle savait à sa nièce et elle se demandait ce qu'elle allait faire quand son excellent Daniel s'apercevrait de l'inutilité de sa personne. Mary, d'ailleurs, lui rendait l'existence odieuse, car elle la respectait de moins en moins. Elle chicanait tous ses ordres, avait demandé une chambre à part, faisait sa dégoûtée et repoussait les tentations de fonds de verres qu'elle essayait de lui glisser.
L'époque de la débandade était venue, semblait-il, pour tout le monde, soit que l'air de la nouvelle garnison y contribuât, soit que l'intérieur du colonel Barbe eût un vice de forme, on aurait dit que la machine croulait tout à fait. Les habitudes régulières s'en allaient une à une, le salon était aussi peu ciré que possible, les ordonnances vendaient l'avoine des chevaux et les étrillaient fort mal, la cuisinière laissait les bonnes des voisines s'introduire dans le ménage, on nouait des connaissances pour se dérouiller la langue et oublier le charabia de l'Alsace. C'était des histoires à perte de vue sur les villes qu'on avait habitées, les gens, les monuments qu'on connaissait bien et dont on écorchait les noms. Ensuite, on prenait une goutte de vieux bourgogne pour trinquer à de nouvelles amitiés françaises. Les repas, faits en trois temps, étaient généralement brûlés ou pas cuits, alors on courait au restaurant du coin, un excellent restaurant, pas cher, et on achetait n'importe quoi tout chaud. A ce moment-là, les bruits de guerre se répandaient plus accentués. Les journaux de Joigny, rédigés en belliqueux français, lançaient de fréquentes allusions aux espions prussiens. Le peuple, dans ses bagarres, se traitait d'espion, après avoir employé les injures du dictionnaire bourguignon, assez riche en vocables épicés. Estelle, les ordonnances, Tulotte avaient sans cesse le mot de sale Prussien à la bouche. Il résultait de ces désordres intimes et de ce patriotisme de bas étage une effervescence bizarre tenant à la fois d'un énervement féminin et d'une lassitude des choses, grondant sourdement de partout.
Les réceptions du colonel, revenant tous les jeudis, se ressentaient de cet état de fièvre; on y faisait un vacarme frisant le scandale: une exaspération de tous ces pantalons rouges ayant des envies de sauter. Le souvenir des arrêts forcés de Haguenau leur remontait à la tête; ils se payaient du plaisir vite, à bras que veux-tu, parce que du train où marchait l'affaire on ne savait pas si on s'amuserait encore demain. Pas un de ces officiers, du reste, ne doutait du succès si on déclarait une guerre quelconque, car ils se préparaient en prévision du grand jour. On exécutait les plus brillantes manœuvres libres sur le terrain préparé pour ces simulacres de batailles. On astiquait ferme ses boutons et puis on faisait l'amour! Jamais on ne prouvera aux cavaliers français que faire l'amour n'est pas la meilleure préparation à un combat meurtrier. Chaque matin on pérorait, au café, sur la belle réponse du ministre: du même à la même!... Hein! quelle arrogance! c'était collé, ce mot visant l'Allemagne!...
Pendant que le colonel Barbe, sortant tous les jours à l'heure de l'absinthe, donnait son avis devant Pagosson, Zaruski, de Courtoisier approuvant du geste, Estelle, dans la cuisine, brandissait des fourchettes contre les ordonnances béants; elle voudrait en tuer un de ces cochons de Prussiens! Ah! si on écoutait quelquefois les femmes, il y aurait de jolies victoires. Et il ne fallait pas faire traîner la chose ... les attacher tous à la queue de leurs chevaux! Tulotte, quand elle avait une fiole en main, buvait gravement à la santé des braves comme elle l'avait vu faire la veille par son frère Daniel avec ces messieurs du 8e. Les esprits se montaient rapidement au milieu de cette ville guillerette, pleine de pampres verts et de brunes filles. Il y eut des mariages bâclés en un rien de temps; on s'épousait, prévoyant qu'il y aurait du grabuge mais que ça ne pouvait pas durer, étant donné la capacité du soldat qu'on avait sous ses ordres. Un espoir d'avancement rapide talonnait aussi les plus jeunes. On partirait simple sous-off et on reviendrait capitaine. Il pleuvrait des croix, des pensions; une véritable folie de gloriole soufflait dans les rangs du régiment, qui s'imaginait avec une entière bonhomie que toutes les récompenses devaient être pour lui. Et les chevaux caracolaient le long des rues, les femmes ouvraient leurs fenêtres, envoyant des sourires. Le colonel Barbe, se croyant vingt ans de moins, les saluait de l'épée, roulant des yeux amoureux quoique toujours d'une fixité cruelle, tels que les rendait la préoccupation de la consigne.
Vers le milieu de l'été, il sortit de ces perturbations un acte de courage qui mit le feu aux poudres. Le petit Zaruski poursuivit un chien enragé, à pied, le sabre haut dans toutes les rues de la ville. Le chien se réfugia sur le perron de l'église pendant qu'on chantait les vêpres; comme le portail était ouvert, chacun se retourna; le prêtre resta la bouche arrondie et les femmes poussèrent des cris de frayeur. Mais Zaruski, sans se déconcerter, envoya un coup à la pauvre bête qui se prit à hurler effroyablement. Il y eut une mêlée horrible; deux dames furent presque écrasées dans la bousculade. Le sous-préfet, homme de prévoyance, qui assistait aux offices, s'arma d'une chaise. Zaruski se découvrit par respect pour la cérémonie et entra de son côté poursuivant toujours le chien. Enfin on le tua sur les marches de l'autel.
Cet événement fit un bruit de tous les diables. Les journaux belliqueux le commentaient de cent façons. L'un déclarait que le sous-préfet avait été plein de noblesse; l'autre ne savait trop louer la délicate attention de l'officier qui n'oubliait pas de se découvrir, malgré le danger, en présence d'une cérémonie religieuse; celui-ci ajoutait que les deux dames se portaient mieux; celui-là insinuait que le courage des hussards était proverbial. On en causa tellement qu'un beau jour le sous-préfet dit à Zaruski, devenu son inséparable depuis l'aventure:
—Pourquoi ne ferions-nous pas un carrousel? Notre ville aime tant les distractions militaires?