Il serait peut-être bien difficile d'établir la relation qui existe entre la fin d'un chien atteint d'hydrophobie et le commencement d'un projet de carrousel; pourtant la phrase du sous-préfet jaillissait d'une discussion au sujet de la rage, voilà le fait.

Tout de suite on alla trouver le colonel Barbe et le commandant du dépôt des chasseurs qui se trouvaient aussi à Joigny. Le colonel se caressa la barbiche. En effet, il y avait de quoi faire un joli carrousel, là, du côté des promenades, près de la rivière; on demanderait l'autorisation à la municipalité. Les femmes des notables s'en mêlèrent; on discuta la chose pendant une semaine, puis il fut arrêté que ledit carrousel coïnciderait avec la fête de la ville. Une noce complète de hussards fraternisant avec les Bourguignons.

Le plan du combat, dû, en partie, à l'imagination de Pagosson et de Courtoisier, était de mettre aux prises les défenseurs du drapeau avec l'ennemi. (L'ennemi se recruterait parmi les chasseurs.)

Corcette, saisi d'une inspiration sublime, ajouta qu'au-dessus du drapeau planerait le génie de la guerre. Le sous-préfet renchérit en demandant que le génie de la guerre fût une femme, ou plusieurs femmes. Cette proposition eut un réel succès. Le sous-préfet, un peu rapin, tenait aux idées allégoriques. La question était de trouver une femme assez digne pour représenter le génie de la guerre sans donner lieu à de vilains propos, et assez courageuse pour se mettre en spectacle parmi des chevaux galopants.

Le trésorier indiqua ses fillettes; à elles six, elles feraient un gentil génie de la guerre n'ayant pas peur des chevaux. On ne savait plus à quel génie de la guerre on aurait affaire lorsque, dans une soirée chez le colonel Barbe, Jacquiat s'écria:

—Que nous sommes donc écervelés! Le voilà, notre génie de la guerre! et il désignait Mary Barbe.

Le colonel fronça d'abord les sourcils. Ce n'était pas convenable! Mary gagnait ses douze ans; une demoiselle qui se respecte se déguiser! Mais une telle unanimité se produisit qu'il fallut céder. Au fond, cela le flattait qu'on appelât sa fille à jouer un rôle dans un carrousel comme au temps de la vieille chevalerie française.

L'âge ingrat avait forcé les traits de Mary. Elle était plus élancée de taille et plus brune encore de cheveux. Son nez se détachait davantage, ses yeux bleus avaient pris un reflet métallique singulier et sa bouche, plus dédaigneuse, tranchait très rouge sur la chaude pâleur de son teint mat. Il y avait déjà de la panthère dans ses allures de grande fille indomptée; elle parlait d'un ton bref et hautain qui désespérait les gens; quand elle allongeait la main on se demandait si des griffes ne dépasseraient pas les doigts et rien ne demeurait moins calme que son humeur. Les attendrissements du bourgogne ne prenaient pas sur sa nature sauvage; elle désespérait Tulotte qui ne se reconnaissait pas du tout dans sa nièce.

La question du costume fut agitée le lendemain en conseil militaire. Pour la fille du colonel ils étaient d'avis de faire largement les choses. On écrivit même à un couturier de Paris en lui envoyant des mesures. Le génie de la guerre, après maints orages, se décréta comme il suit: une robe de soie violette et blanche, une cuirasse d'argent rehaussé de verroteries éclatantes, un casque d'argent serti de petits aigles d'or; le sceptre serait une lance effilée. Les détails de ce costume se trouvèrent, par hasard, indiqués dans le journal de la localité, ce qui rendit Mary assez fière.

Les manœuvres préparatoires du carrousel marchèrent d'un train d'enfer; on se donnait un mal de chien pour se procurer tous les accessoires; il y aurait des têtes de turc à figures grotesques, des oriflammes de soie rose, des gradins à crépines et des coussins de velours. Jacquiat s'était mis au régime du vinaigre et du pain rassis afin de maigrir convenablement; il avait réenfourché son dada, l'avancement par les bonnes grâces de Mary et avait eu la pensée de son succès pour travailler un peu au sien.