Pendant les exercices des militaires, le pékin, lui, ne restait pas inactif; on organisait une joute sur l'eau avec transparents autour des barques illuminées; le sous-préfet avait rapporté de Paris un nouveau modèle de lanternes chinoises d'un effet décoratif merveilleux et les dames de Joigny gourmandaient leurs couturières.

Le matin du grand jour, il tomba une telle averse que l'on fut sur le point de tout décommander. Les Bourguignons furieux s'empilèrent dans les cafés pour noyer leur chagrin, les dames eurent des attaques de nerfs, on faillit arrêter un cent et unième espion prussien derrière le théâtre lisant une affiche de la fête d'un air goguenard. Estelle cassa un carreau de dépit; Tulotte renversa sur sa robe neuve un bol de brûlot qu'elle avait allumé pour se remonter avant les émotions de l'après-midi; le colonel cravacha le Triton.

Puis, brusquement le soleil reparut, sécha les pavés, les arbres touffus de la promenade se secouèrent un brin, on sortit des cafés, le maire donna l'ordre de placarder des avis très rassurants. Chez le colonel Barbe on déjeuna à la hâte pour pouvoir sonner sa grande tenue.

Mary s'habilla avec l'aide du couturier parisien qui avait créé un chef-d'œuvre. La robe, relevée à la grecque sur le côté, laissait voir un maillot de soie violet sombre broché de camées d'or; le cothurne, en lacet d'argent, rejoignait les camées tandis que les pans de la jupe très bouffants et très longs retombaient en arrière dégageant la hanche un peu indécise de l'adolescente. La cuirasse serrait exactement son buste frêle, grossissant ce qu'elle avait de trop frêle et le cou sortait nu d'une torsade de faux rubis comme d'une cuvette de sang.

Les splendides cheveux de Mary, dénoués sous le casque mignon, fouettaient les épaules de leurs mèches rebelles, se mêlant aux plis de la robe de soie et allant presque au bas de sa traîne de cour. Quand Mary parut dans le cirque elle fut accueillie par des bravos frénétiques. Elle donnait la main à son père; tous les deux descendaient de cheval et allaient saluer le sous-préfet. Mary reçut du galant fonctionnaire un énorme bouquet de violettes qu'elle ficha au bout de sa lance avec un petit rire si crâne que l'on n'en revenait pas. Où cette enfant de douze ans avait-elle pu apprendre la fierté de ses allures? Elle semblait née pour jouer ce rôle de jolie cruelle avec ses yeux rapprochés comme ceux des félins, sa lèvre dédaigneuse et ses dents pointues férocement blanches.

Au centre de l'arène on avait dressé un fort en miniature. Sur un rocher de mousse étoilé de fleurs, s'étageaient des banderolles roses tenues par les six filles du trésorier (il avait été impossible de les éviter) vêtues de taffetas rose; le sommet du fort, piédestal du génie de la guerre, s'ornait d'un étendard français à hampe de velours. Mary s'assit sur un trône à l'ombre de l'étendard et remarqua qu'elle serait admirablement placée pour jouir du coup d'œil. Ses demoiselles d'honneur pétrifiées ne disaient rien, elle les apostropha:

—Eh bien! petites, tenez-moi ça un peu ferme, vous savez que la consigne est de ne pas bouger, jusqu'à la prise du drapeau! C'est Zaruski qui le prendra; il sautera de son cheval sur la mousse, escaladera le fort où on a planté des crampons exprès, vous inclinerez vos bannières et moi je lui donnerai le drapeau pour que ce soit plus vite fait. N'oubliez pas le signal, Zaruski aura un cheval blanc pour qu'on le reconnaisse de loin.

Les six demoiselles du trésorier répondirent oui toutes ensemble et redressèrent leurs têtes blondes avec timidité.

La première partie du programme s'exécuta dans un ordre parfait; les gradins du grand cirque pavoisé étaient combles de bas en haut; les toilettes fraîches se mêlaient heureusement aux habits noirs; çà et là, un uniforme jetait une note claire parmi ces gammes de nuances tendres; la musique alternait avec les salves d'applaudissements, et on se montait la tête parmi les citadins, on lançait des couronnes de feuillage, on vociférait des encouragements.

Le colonel, immobile, devant la tribune des autorités, sur son cheval s'ébrouant, jugeait des lances rompues et des turcs enfilés. Les chasseurs avaient d'abord paru beaucoup plus calmes que les hussards, mais, peu à peu, échauffés par les regards de toute une ville qui leur préférait les hussards, ils s'emballaient, abattaient des masses de turcs, sautant les barres fixes, voltant, valsant, y mettant du leur, en tant qu'ennemis. On forma une roue gigantesque qui faillit manquer à cause de leur ardeur soudaine à vouloir tourner. Le colonel retroussait les narines, et le sous-préfet, qui avait assisté aux répétitions, ne comprenait plus.