Il en frissonnait dans sa chair, se croyant fouillé aussi jusqu'aux moelles.
—Ah! vous êtes une savante, vous, malgré vos robes vertes! s'écria-t-il, dans un élan naïf.
Elle le regarda, souriante.
—Je suis une femme qui s'ennuie, Monsieur Paul, et je crois que c'est de ne plus travailler.
Elle se tenait appuyée contre le dossier de sa chaise, adorable dans sa robe de pongée havane, une étoffe d'apparence mouillée, dessinant son être aux merveilleuses formes. Un bouquet un peu fané, acheté durant son voyage, se plaquait à sa poitrine; en se penchant, elle avait laissé une mèche de ses cheveux noirs se mêler aux cheveux blonds du jeune homme.
—Monsieur Paul, pourquoi vous appelez-vous Richard? demanda-t-elle, tandis qu'un nouveau sourire entr'ouvrait ses lèvres.
Elle aussi voulait savoir pourquoi on l'appelait Richard. Est-ce que toutes les femmes s'entendaient pour se moquer de lui? Il arrangea les livres et les papiers, indiquant qu'il prendrait congé bientôt afin de lui céder le cabinet où elle était la maîtresse comme partout, dans l'hôtel.
—Voilà, Madame la baronne: je suis un orphelin sans père connu, répondit-il tristement; on appelait ma mère—une paysanne—la Richardière, par ironie, comme on aurait dit la Pauvresse, elle avait une petite laiterie et elle vendait son lait de porte en porte, à Fontainebleau. Lorsque Monsieur votre mari s'est occupé de moi, de Richardière j'ai fait Richard, pour me présenter dans le monde.
—Mon mari s'est occupé de vous? à quelle époque? fit-elle encore, l'examinant de la tête aux pieds.
—J'avais dix ans; je vagabondais dans les rues des villages, montrant des rats blancs que j'avais apprivoisés. Un jour, le curé de Fontainebleau me fit venir chez lui: depuis la mort de ma mère, il me donnait toujours des habits et un peu de monnaie. Le prêtre, ce jour-là, me remit une lettre de recommandation pour un monsieur demeurant à la Caillotte, route de Paris. Je trouvai votre mari, il lut la lettre, je crois qu'il n'était pas fort content de ce qu'elle contenait, car il la déchira en petits morceaux. Puis, le lendemain, après un excellent déjeuner, nous partîmes tous les deux pour un collège où il me fit admettre... (Paul s'interrompit brusquement.) Madame, dit-il avec une vivacité boudeuse, je comprends bien ce que vous ne me demandez pas, moi et vous auriez grand tort de suspecter M. le baron. Sur l'honneur, je ne suis pas son fils, il a été généreux simplement; car si j'avais été son fils, quand je pleurais, n'ayant rien à aimer que de méchants camarades qui me rudoyaient, il me l'aurait avoué. Non! M. de Caumont est un loyal gentilhomme, il n'a pas une pareille faute dans son passé, j'en réponds. Madame, songez que ma mère, la laitière, est presque morte de faim ... il ne l'aurait pas laissée mourir. Vous pouvez adorer votre mari, il le mérite, Madame la baronne.