Le médecin sortit de la Caillotte tout ému.

La digne nièce de l'homme honorable que pleurait la science, cette Mary Barbe! Du reste, qu'elle satisfît ou non les passions de son époux, le mal augmenterait malgré ce dévouement sublime.

Le baron avait des causeries funestes que Mary ne pouvait pas enrayer. Tantôt il lui développait ses théories sur les passions contre nature, tantôt il s'ingéniait à lui découvrir des perfections dont elle ne se souciait pas. A l'ombre des frondaisons parfumées, dans les senteurs saines de cette forêt majestueuse, il débitait ces histoires malpropres, creusant les situations, répétant les mots crus. Les amours des femmes entre elles le hantaient.

Il prétendait que la pauvre comtesse avait injustement souffert. Si sa petite Mary était gentille, elle lui pardonnerait un jour; ce serait bien drôle! Tous les viveurs spirituels tolèrent ces choses; des préjugés, il n'en fallait plus. Notre siècle était le siècle des plaisirs élégants. Sans jalousie on faisait une triple noce qu'on oubliait à l'aurore, après son bain.

Pendant l'Exposition de 1878, et en Russie, il avait vu des régiments de ces jolies pécheresses, des créatures du meilleur monde, et il citait les noms, les rues, les hôtels.

Silencieuse, Mary l'écoutait, sucrant ses potions, les dents serrées, les yeux fixes, songeant aux ruts puissants et pourtant pudiques des carnassiers au fond des bois. Un loup, c'eût été beau devant l'homme de ce siècle des plaisirs élégants.

Paul Richard avait loué une chambre à l'auberge pas loin de leur villa. Dès que la nuit épaississait l'ombre des grands arbres, il se glissait comme un voleur le long du jardin. Le cocher lui donnait des renseignements et, selon l'humeur de Monsieur, Madame venait le rejoindre dans le pavillon formant une espèce de tourelle moyen âge à la maison.

Ils avaient, au dessus des serres, une pièce immense garnie de cretonne rose, avec un lit splendide en ébène massif. Des placards et des bahuts étaient là pour toutes les alertes possibles. Souvent, Paul dormait le matin, puis, lorsque Mary était allée réveiller le baron, il se réveillait aussi, s'échappait par la porte des serres, n'ayant plus de remords. Mais une nuit il eut une vision affreuse qui le désespéra. Son père, tâtonnant par les corridors, renversa un meuble et il fit irruption dans la salle où on s'aimait. Il entra titubant comme un homme ivre, la bouche tordue, les yeux tragiques. Paul se jeta par terre entre la muraille et le lit, ne respirant pas. Ou le mari savait tout une seconde fois, ou c'était un cauchemar hideux.

—Mignonne, supplia le pitoyable époux, j'ai du feu dans les veines, oh! je t'assure, je ne veux pas te faire mal, je ne te toucherai pas ... je vais m'asseoir, là, sur le tapis, et je dormirai. Mon lit est criblé de pointes d'acier, j'ai les reins meurtris! Ma petite reine, veux-tu?

Et il joignait les mains comme jadis Paul Richard le faisait quand elle le torturait de ses refus.