—Sans doute, un petit polisson de frère comme Paul Marescut!
Madame Barbe, en dépit de ses douleurs perpétuelles, était enceinte. Le docteur attribuait ce retour à la santé aux brises vivifiantes du pays. Il jurait que tout se passerait très bien si on restait à Clermont-Ferrand, et le colonel fit des vœux pour que son régiment demeurât des mois encore dans cette bonne ville.
Madame Corcette se chargea d'annoncer la chose. Bientôt on sut que ce brigand de colonel... Eh! eh! ce n'était pas Corcette qui pourrait ces choses-là, aurait-il eu pour aide un régiment tout entier. Le trésorier lui souhaitait un garçon, sa femme Adolphine se récriait en pensant que ce serait comme une chance de moins pour elle. Ah! ces femmes poitrinaires, ont-elles du bonheur! Le garçon existait déjà, on le voyait naître... Parbleu!... puisque le colonel en voulait un!
Caroline continuait les cures de sang. Elle buvait ce remède, qu'on était obligé de cacher aux petites filles, sans trop de répugnance. Elle finissait peut-être par y prendre goût, sentant que son état exigeait à présent une plus forte dose. Elle parlait moins du cimetière, et, profitant de la douceur de l'automne, elle avait accepté le bras de son mari pour descendre au jardin. Mais ce moment de joie intime ne dura guère: le 8e hussards reçut brusquement l'ordre de partir pour Dôle. Du Centre il fallait sauter à l'Est, changer de climat, de coutumes, de mœurs, de maison. Cela renversait en une seconde toutes leurs espérances, et qui savait même si on aurait le temps de mettre au monde un garçon, voire une fille dans la nouvelle garnison?... Impossible de répondre de la tranquillité d'une malade avec ce sacré métier. Plusieurs officiers s'inquiétèrent de savoir d'où partait cette vexation, car ils se trouvaient tous très bien à Clermont: les logements étaient vastes et à bon marché, la nourriture exquise; on avait des eaux minérales, des excursions, des sites. On alla aux renseignements, car on disait qu'il suffisait d'un mécontent influent pour déplacer tout un corps d'armée. Il n'y avait pas un an qu'on était installé; on respirait seulement... Bref, on délégua de Courtoisier chez la fille du général, et quelle ne fut pas la stupeur de ces bons ahuris d'officiers inférieurs lorsqu'ils apprirent que mademoiselle Jane d'Apreville ayant désiré voir les hussards au diable ... le papa, pour avoir la paix, avait glissé une note au ministre ... et le 8e hussards allait au diable[1]!
Le colonel ne broncha pas, mais il redevint de mauvaise humeur, parla de renvoyer sa femme chez ses parents, en Bretagne. Celle-ci fit une scène de désespoir, elle ne voulait pas se séparer de son mari tant qu'Estelle serait à son service; d'ailleurs elle ne pouvait se dispenser des soins de médecins coûteux, ses parents étaient pauvres, les femmes de militaires ne doivent-elles pas mourir à leur poste?
—Jure-moi que tu garderas mon cercueil avec toi quand je ne serai plus! dit-elle au colonel, dans un accès de sentimentalité qui la mit sur sa chaise longue pour une semaine.
Tulotte déclarait que si son frère était un homme, il écrirait au ministre.
Daniel Barbe haussait les épaules. Cependant, quand il aperçut Estelle pleurant entre ses deux ordonnances parce que Sylvain et Pierre feraient l'étape loin d'elle, il fut ému; Estelle la cuisinière était la gaîté de la famille; à tort ou à raison son humeur influait. Au quartier, le colonel passa une inspection des chambres désastreuses, il doubla toutes les punitions, et le 8e hussards, qui allait du Centre à l'Est parce qu'une jeune fille de quinze ans le voulait, fut mis, pour une bonne moitié, aux arrêts parce que la cuisinière de son colonel avait pleuré. Un régiment est une famille, n'est-ce pas?... Ce qui touche ses chefs le touche. Ce sont là des choses bien naturelles.
Le 20 septembre on emballa. On prenait des hussards au quartier pour déménager les meubles: alors c'était un coup de feu abasourdissant pour les pékins rangés sur la place. Les soldats attrapaient des fauteuils au vol, un temps, deux mouvements!
La paille remplissait les rues avoisinantes, le camion roulait, attelé de ses chevaux peu commodes on clouait les caisses en chantant: Marlborough s'en va t'en guerre! et la pauvre Estelle cassait des piles d'assiettes pour aller plus vite.