Le colonel expédiait ses dépêches sur le dos d'un planton, grondait les ordonnances, bousculant les hussards qui cessaient leur chanson dès qu'ils apercevaient son profil sévère.

A l'intérieur de la ville ces dames étaient sens dessus dessous.

Madame Marescut empruntait les soldats de tout le monde; Adolphine, la trésorière, mettait ses six filles à pousser le piano dans sa caisse, tandis que Madame Corcette, le chignon au vent, vêtue d'une excentrique toilette de voyage, n'ayant jamais rien à emballer parce qu'elle prenait des garnis, se faisait la mouche du coche, visitant les malheureuses en gants clairs, les tenant assises sur leurs malles pour leur raconter combien elle regrettait le Puy de Dôme dont elle avait fait plusieurs fois l'ascension, tantôt avec de Courtoisier, tantôt avec Pagosson. Ces messieurs de l'escadron des célibataires se prêtaient volontiers aux commissions du départ quand ils n'étaient pas de semaine, ils allaient chez l'une et chez l'autre, fournissant leurs ordonnances, mais ne portant jamais un paquet, car, l'honneur de l'uniforme avant tout!

Il fallait être le comte de Mérod pour oser risquer le parapluie en pleine tournée d'inspection, alors qu'un général pouvait se trouver à tous les coins des rues!

La veille de l'embarquement, l'usage était d'offrir un punch aux habitants de la ville avec lesquels on était en relation de camaraderie, et le colonel prononça vers la fin de ce punch un speech vraiment très remarquable.

Il parla de la prospérité de la France, de la grandeur du règne de Napoléon III, des guerres prochaines, de l'esprit de corps qui est si nécessaire entre les chefs... Comme il fallait varier à cause des bourgeois, il lança une allusion aux mœurs hospitalières du pays. On se serrait les mains, on s'accolait.

Pagosson offrit, de son côté, une canne d'honneur au patron du café des officiers. Ce brave Pagosson regrettait de toute son âme une ville où on n'avait qu'à déposer un oiseau mort dans une fontaine pour en retirer huit jours après un objet d'art, presque aussi pétrifié que son propriétaire[2].

A Dôle, le colonel Barbe et sa famille s'installèrent d'abord dans un hôtel, en attendant de trouver leur logement définitif. La ville leur parut de sombre aspect, sans promenades gaies, sans figures avenantes, sans jardins et sans soleil. Leur première journée de débarquement se passa dans une pluie torrentielle. Il y avait des pavés pointus qui écorchaient les pieds, les rues étaient étroites comme des corridors.

Quand ils avaient fait leur entrée à l'hôtel du Chevalier, le meilleur, un garçon leur avait dit qu'on n'aimait pas le hussard à Dôle et qu'on y était très dévot.

Il ne fallait point songer aux maisons des environs; des environs, il n'y en avait pas autour de cette ville dont les murs se collaient les uns contre les autres. Après huit jours de recherches minutieuses le colonel découvrit enfin, dans la rue de la Gendarmerie, une espèce de vieille demeure à l'espagnole avec des grilles renflées par le bas, pour permettre à quelques fuchsias en pots de se tenir.