La chambre de madame Barbe, très obscure, dépouillée de ses tentures bleues, avait repris son aspect de cave, des cierges brûlaient autour du lit à baldaquin qu'on avait mis à la place de l'ancien lit nuptial, en soie pâle. Au chevet, debout dans son visage affreusement blêmi, un large crêpe noué à son bras; il avait les yeux secs, mais ses moustaches tremblaient. Un peu plus loin, assis au fond des fauteuils de la reine Berthe, les parents de madame Barbe, une vieille femme toute timide et un vieil homme empêtré dans une redingote trop longue, sanglotaient, la figure cachée dans leurs mouchoirs.

Madame Corcette se précipita au pied de ce lit avec un mouvement théâtral, ses sanglots éclatèrent comme une fanfare. Mary, pétrifiée, restait clouée à sa place, le regard affolé, ne sachant plus ce qu'on lui voulait. Un homme de très haute stature sortit d'un groupe; il était chauve, d'un visage clair et froid dans lequel brillaient des yeux métalliques; il poussa doucement la petite sur l'amoncellement des bouquets.

—Il faut embrasser ta mère, mon enfant, dit-il.

C'était l'oncle Antoine-Célestin Barbe.

Sans doute, qu'elle voulait embrasser sa mère... Mais où se cachait le frère attendu? Pourquoi pleurait-on? Pourquoi ces grandes bougies fumantes et toutes ces fleurs?

Elle s'approcha du lit, monta sur un tabouret pour atteindre les mousselines qu'elle écarta de ses doigts anxieux. La face de sa mère se détachait d'un oreiller de satin lilas aussi blanche que de la neige, ses paupières closes allongeaient leurs cils comme des traits de plume sur un parchemin, et la bouche, dont les coins s'abaissaient, dans une expression de désolante amertume, avait perdu sa nuance carminée. Les bandeaux aplatis de ses cheveux bruns faisaient ressortir cette pâleur suprême, et pourtant elle n'avait jamais été aussi belle, la pauvre créature.

—Elle dort? fit Mary se retournant à demi; et mon petit frère?

Un frisson courut dans les veines des femmes. Le colonel fit une réponse rauque inintelligible, il sentait que s'il parlait il éclaterait, et il ne voulait pas faiblir une minute: son régiment était là!... l'uniforme lui brûlait la chair, mais il ne devait point le souiller d'une seule larme, dût son cœur se fendre.

—Vous ne l'avez donc pas préparée? murmura l'aîné des Barbe, le docteur, très ennuyé de l'horrible méprise. Il pesa sur l'épaule de madame Corcette, celle-ci répondit étranglée par les sanglots:

—Je n'en ai pas eu le courage!