Pour éviter une scène atroce, le docteur enleva Mary du tabouret, puis la conduisit dans sa chambre où il n'y avait qu'un berceau, un berceau de dentelles si exigu qu'il ressemblait au berceau des poupées. Un être au visage rougeaud, encore informe, tout plissé, microscopique, vagissait sous ses langes; un garçon comme on l'avait tant désiré.

—Voici ton frère, dit Antoine Barbe, il se porte bien, j'ai pu le sauver, lui ... mais ta pauvre maman est morte..., tuée du coup... Tu ne la reverras plus!

—Morte! Maman!... cria la petite fille qui eut la vision sanglante du bœuf qu'elle avait vu tuer un jour, au fond d'une espèce de cave, d'un coup, pour en tirer quelques gouttes de sang. Une révolution s'opéra en elle; on avait tué sa mère comme cela, du même coup, pour avoir ce petit morceau de chair ... tout ce qui restait d'elle, de sa tête, de ses cheveux, de sa poitrine, de ses jambes, de sa voix... Mary repoussa avec violence son oncle, le docteur, elle s'élança dans la chambre mortuaire les poings en avant, l'œil hors de l'orbite.

—Maman ... on a tué maman! hurla-t-elle, tandis que chacun se bouchait les oreilles, saisi de frayeur.

Et la petite fille, tourbillonnant sur elle-même, vint s'abattre, sans connaissance, devant l'écusson du lit antique où la devise éclatait, toute rouge, à la lueur des cierges: Aimer, c'est souffrir!


IV

Derrière le chalet, en un sentier très étroit, cheminait la fille du colonel, toute seule, toute noire, par un frais matin de juin. On avait quitté Dôle depuis un an. Depuis un an la mère était morte, laissant le petit frère comme une ombre de son corps malade dont on ne se souvenait peut-être plus. Un nouveau caprice du ministère relançait le régiment de l'Est au Centre. On était tombé à Vienne, une jolie ville de l'Isère, toujours sans trop savoir pourquoi, mais, dans cette course éperdue à travers la France, cette station se trouvait charmante; une adorable compensation, pleine de soleil, de l'eau bleue du Rhône et de fleurs merveilleuses.

Hors la ville, le colonel Barbe avait pu louer un chalet tout découpé légèrement, avec des galeries de bois, posé au milieu d'un jardin comme un jouet d'enfant. On appelait cet endroit de Vienne: la Vallée des roses, et l'on vivait là, le père, Tulotte, Mary, la nourrice—une franc-comtoise stupide et douce—l'enfant qui criait de l'aurore à la nuit, Estelle, moins pieuse, rééprise de ses deux ordonnances, plus un grand chien de chasse ne répondant jamais au nom de Castor.

Mary, ce jour de juin, semblait abandonnée à elle-même; sauf le chien, un magnifique épagneul anglais, personne ne la suivait. Elle avait fini par conquérir l'indépendance, car on se souciait beaucoup plus maintenant du frère que de la sœur. Mary terminait ses devoirs très vite après son déjeuner, dégringolait l'escalier des galeries et se sauvait dans la campagne; elle sortait par une porte du jardin donnant du côté du Rhône. Le sentier serpentait entre les jardins des villas avoisinantes, tout ombragé de sureau fleuri qui répandait une odeur violente le long de sa route. Encore en deuil, elle avait une robe de cachemire noire, une guimpe de batiste, un immense chapeau de paille brune, et sous ce chapeau s'étalaient ses deux nattes luisantes comme du jais, bien plus grosses, bien plus lourdes. Sa figure s'était singulièrement attristée, sa bouche devenue plus fine avait aux coins une ciselure méchante, ses yeux bleus rapprochés l'un de l'autre gardaient une expression de mauvaise audace. Elle avait grandi, sa taille sortait un peu des hanches qu'on pouvait deviner déjà rondes. Les jambes imitaient les nattes, elles s'allongeaient, élégantes. Ce n'était pas une jolie enfant selon les règles ordinaires de la plastique, mais elle était curieuse à voir.