—D'ailleurs, ajouta le colonel impatienté, je ne te demande pas de verser dans la religion corps et âme. C'est une consigne pour moi de te donner une instruction religieuse, je me moque bien de la prêtraille, mais je ne veux pas me moquer des dernières recommandations de ma femme, tonnerre de Dieu!
L'entretien, qui avait débuté par des mots très graves, des pensées presque tendres, menaçait de très mal tourner.
—Oui, papa! répliqua Mary, disant oui tout de suite pour avoir le droit de se sauver.
Le colonel lui prit le bras qu'il serra un peu brutalement. On sentait que dans ce père, encore incertain du mal qu'il faisait, le remords se mélangeait à son désir d'avoir, l'hiver comme l'été, une maîtresse fort drôle. Maintenant, il n'y avait plus de courses à cheval, plus de frairies, plus de parties sur l'herbe, plus de petits voyages en bateau; on se cantonnerait chez soi, dans le chalet, on aurait la nourrice et Tulotte sans cesse derrière les épaules et cela deviendrait mortellement triste. Aussi avaient-ils, elle et lui, organisé cet innocent mensonge d'une instruction religieuse. Madame Corcette viendrait tous les dimanches et tous les jeudis pour conduire Mary à la petite église de Sainte-Colombe, leur paroisse; ensuite ... pendant que l'enfant profiterait des enseignements du curé... Mais quel ennui d'avoir d'abord à expliquer ces choses si simples!
—Voyons, fit-il d'un ton grondeur, car au fond sa conscience lui faisait mille reproches, tu ne vas pas faire ta bête, hein!.. Je suis déjà assez mécontent de toi, Mademoiselle. Tu polissonnes comme un gamin des rues; tu n'es jamais rentrée à l'heure des repas. Tout cet été tu as couru les chemins avec un petit voyou. Si je le pince, celui-là, je lui tire les oreilles d'une rude manière, je t'en préviens! C'est qu'à ton âge on est grand, il faut songer à se bien tenir! La fille d'un colonel, le chef du 8e hussards, n'est pas une bohémienne. Changeons la manœuvre, petite, sinon je te relèverai du péché de paresse.
—Maman n'est plus là! dit très bas Mary, qui eut envie de pleurer.
—Ta mère! s'écria le colonel pourpre de colère. Et n'es-tu donc pas honteuse d'en parler de ta mère, quand tu ne te souviens même plus d'elle? Voilà une jolie sentimentale, ma foi, sa mère!...
Tout d'un coup il devint digne comme un homme qui se lave à ses propres yeux en morigénant un autre pour la bonne cause.
—Je t'engage à prononcer plus respectueusement des phrases pareilles, Mary! Ta mère est un souvenir sacré pour nous tous, et je tiens à ce qu'on le rappelle dans des moments plus propices. Ta mère a-t-elle quelque chose à voir dans les courses de chien perdu que tu fais par monts et par vaux? Je vous le demande? Est-ce que c'est ta mère que tu cherches quand tu t'amuses avec un petit chenapan, un vaurien dont je ne sais même pas la demeure?... En vérité une mère ne se mêle pas à toutes les sauces... J'y pense quand il faut, tu m'entends!...
Mary ne comprenait absolument rien au motif de cette annonce, quasi solennelle, d'une première communion prochaine. Hélas! puisque Siroco était parti, était mort, inutile de lui reprocher ses vagabondages!