—Papa, dit-elle, relevant le front, je suis pourtant très sage, je ne sors plus qu'avec Tulotte et j'ai appris hier une leçon bien difficile, je t'assure. Je veux bien aller au catéchisme, mais...
—Mais, quoi encore? Tulotte a raison de dire que tu n'es jamais contente de rien. Est-ce que tu vas faire mauvaise mine à madame Corcette, une jeune femme si dévouée ... car c'est du dévouement que de s'occuper d'une enfant volontaire, d'une créature indisciplinée comme mademoiselle ma fille!
—Papa, je n'aime plus madame Corcette.
—Vraiment!... Et ... peut-on savoir ce qui t'a éloignée de cette dame?
Mary embarrassée ne savait comment formuler son accusation. Depuis Siroco elle gardait certains secrets pour elle, n'osant pas franchement les appliquer aux aventures de la famille. Elle se rendait un compte vague du rôle que jouerait la femme du capitaine dans son éducation, mais elle devinait que ce n'était pas uniquement pour sa félicité que son père lui imposait sa présence. Elle finit par balbutier:
—Elle caresse toujours mon frère et moi elle m'a laissée.
—Nous y voilà, s'écria le père s'emportant, tu es jalouse de Célestin. Comme toutes les mauvaises natures, tu fais retomber tes torts sur un pauvre innocent... Madame Corcette est un excellent cœur, elle, nous aimons Célestin et elle l'aime parce que nous l'aimons... Tu as saisi, n'est-ce pas? et je t'engage à ne pas broncher vis-à-vis d'elle sous le joli prétexte que l'on te préfère Célestin. Eh bien! oui, nous préférons tous ton frère, car ce sera le diable s'il n'est pas meilleur que toi. Il braille, lui, on l'entend, au moins! Toi ... on ne sait plus ce que tu veux ni ce que tu penses. Tu restes des heures entières à regarder les murs et tu n'ouvres la bouche que pour dire des choses désagréables. Quel malheur que tu ne sois pas un garçon, corbleu!... Je te mènerais ferme, je te le promets!... Allons, décampe, tu me dégoûterais de la paternité. Souviens-toi que je ne veux pas d'observation au sujet de cette bonne madame Corcette!
«Ainsi, songeait Mary, je serais un garçon qu'on ne me préférerait pas davantage à lui ... oh! nous verrons ... papa ... nous verrons!»
A partir de ce jour Mary reçut la visite promise tous les jeudis et tous les dimanches. Madame Corcette, bien enveloppée de ses manteaux extraordinaires, tantôt écossais, tantôt de velours bleu, venait la prendre pour la mener à Sainte-Colombe dans le break qu'elle conduisait elle-même. On passait sur un grand pont qui tremblait et on s'arrêtait devant une petite église de village, non loin du terrain de manœuvre.
Remplie de confusion, la jeune femme, comme si elle avait des crimes à se faire pardonner, se jetait sur un prie-Dieu à côté du bénitier, et plongeait la tête dans ses mains gantées. Mary gagnait sa place, au banc des écoliers, attendant son tour d'être interrogée par le curé, puis elle ne manquait pas de regarder derrière elle, de temps en temps, seulement madame Corcette avait disparu, elle était allée dans une auberge voisine remiser le break du colonel ou se chauffer les pieds au feu de quelque paysan; elle avait toujours froid aux pieds, madame Corcette. L'instruction religieuse était terminée depuis longtemps quand elle revenait chercher Mary; celle-ci, assise tristement dans un coin de cette église glaciale, contemplait les saints immobiles, ou rêvait à des brises folies qui épanouissent le cœur au milieu d'une exquise senteur de rose. Souvent, elle finissait par pleurer de rage sans trop savoir pourquoi, et quand elle arrivait, cette jeune femme, elle lui aurait craché à la joue pour se venger d'une chose qu'elle comprenait à peine. Alors, madame Corcette l'embrassait tendrement.