—Ma pauvre petite fille, disait-elle sur un ton navré, je ne suis pas assez pénétrée de ma mission, non, je crois que je n'en suis pas digne. Oh! c'est sacré, vois-tu, une église! Moi, je ne peux pas y rester cinq minutes sans être toute impressionnée!... La prochaine fois ce sera ta bonne qui t'accompagnera... Je suis si frivole, ton père est un fou de te confier à moi ... ma chère Mary... Dire que je ne puis être sa vraie mère!

Et elle soupirait, sincère dans son repentir d'une seconde, ayant l'idée théâtrale d'un pardon demandé publiquement à la petite fille, en pleine église, devant le curé béant et les écoliers de ce hameau tout pétrifiés. On rentrait au chalet en expliquant les passages de l'évangile, madame Corcette se plongeait dans d'innocentes extases qui lui donnaient des frissons de fièvre, elle ne savait plus si elle venait d'apprendre aussi son catéchisme et elle faisait des réflexions étonnantes:

—Donc c'est le Saint-Esprit qui a fabriqué le petit Jésus... Et qu'est-ce qu'il te raconte de saint Joseph, ton curé ... il ne le plaint pas un peu?

—Non, répliquait Mary, c'est la Sainte Vierge qui a mis au monde Notre-Seigneur Jésus... Le Saint-Esprit et saint Joseph n'ont rien fait, eux... Ah! il était bien heureux d'avoir une maman sans papa! ajoutait la fillette, l'œil assombri.

—Mais pourquoi que ces curés peuvent vivre tout seuls! soupirait madame Corcette, ne voulant certes pas blesser son élève, mais gardant malgré la sainteté de sa mission on ne savait quel parfum des œuvres de Satan.

Et quand Mary lui faisait le récit d'un miracle, dans sa stupeur de nouvelle initiée, brusquement madame Corcette allongeait un coup de fouet à ses chevaux en déclarant «que cette blague-là était trop forte! Non, elle ne pouvait pas avaler une pilule de cette grosseur! Pauvre petite ... comme on se moquait d'elle! Ça faisait pitié!» ... Heureusement que l'église était bien située, assez loin de la ville pour éviter de fâcheuses rencontres et assez près du terrain de manœuvre pour que les occasions...

—Dis donc, Mary, déclarait-elle en arrivant au chalet, redevenue sérieuse, nous y retournerons dimanche prochain, c'est entendu!

Le capitaine Corcette eut, pendant l'hiver, de l'avancement, on le nomma capitaine instructeur. Il offrit un punch, le colonel rendit un punch, et Tulotte, qui ne se surveillait plus du tout depuis la mort de madame Barbe, but beaucoup à la soirée de son frère, elle but tellement que Mary, en montant se coucher, la rencontra titubant dans les escaliers du chalet.

D'ailleurs, Estelle et la nourrice avaient leur compte de petits verres, elles se battaient dans la cuisine, pendant que le colonel, attendri selon la coutume, répétait plein de sa double dignité de chef de corps et de chef de famille:

«Préparons-nous, mes amis, mes nobles compagnons d'armes, pour la guerre future. Que le 8e soit brillant, très brillant ... car la prospérité de ce règne et la grandeur de la France ... oui, Messieurs ... la bonne tenue de nos hommes, la santé de nos chevaux... Messieurs, je vous l'affirme....»