Pour mon repas du soir, j’achevai le gâteau des fiançailles, et je rentrai dans Brest, découragé, meurtri, sans espoir, sans idée, sans camarade, n’espérant même plus rencontrer la petite Marie le long des ruisseaux de la rue des Bastions.

Je flânai aux étalages. Ah ! il y avait de bien belles choses pour la petite Marie, des robes à traînes, des chapeaux à plumes et des bijoux rutilants ! Malgré mon chagrin, tout se rapportait à elle, et rien ne valait sans elle. L’homme de l’amour est possédé par un démon qui lui montre un perpétuel visage d’amour. Marie me guettait dans les soieries, sous les dentelles et à travers les plus impossibles diamants. C’était elle, toute nue, que mon esprit revêtait de toutes les étoffes charmeuses. Elle me suivait, elle admirait avec moi, et, brusquement, elle me quittait au détour d’une maison, s’évanouissant dans une porte qu’ouvrait une autre femme que je ne connaissais pas. Je ne pensais pas à m’acheter la moindre bagatelle pour mon usage particulier. J’allais, comme ivre, n’ayant plus envie de rien… Oh ! tenir seulement sa main entre les miennes…

Et si je l’avais revue, je n’étais plus très sûr de crier : la voilà, car je ne me rappelais que son cher petit visage d’un soir de désir, où flambaient ses yeux, ses premiers yeux de femme.

Si je l’avais rencontrée, j’aurais découvert une nouvelle gamine, une fillette maigre, quelconque, aux regards sournois et au teint criblé de taches de rousseur.

Je suis passé peut-être à côté d’elle sans m’en douter.

Alors… j’ai bien fait de ne pas tourner la tête.

Ce n’était pas elle !

Le lendemain, après une nuit de sommeil lourd au fond d’une auberge remplie de très joyeux marins, qui buvaient du punch, je m’embarquai sur le Saint-Christophe n’emportant de Brest qu’un peu de terre dans un mouchoir.

— Eh ! Eh ! fit le maître de chauffe commençant à me tutoyer, on s’en a flanqué une bosse, ma pauvre vieille ! T’en as, des marrons, sous les quinquets !

— Oui, répliquai-je doucement, je suis tranquille, maintenant, j’ai mon compte.