Je suis certain, maintenant, que le vieux a bien toute sa raison, seulement les longues journées passées immobile devant la mer qui danse, muet devant le flot qui hurle, l’ont rendu maniaque. Il a essayé de lire pour s’aller promener dans un autre monde, et il s’est aperçu qu’il ne savait plus lire.

Nous ne causons pas davantage, nous nous comprenons mieux, endurant les mêmes misères sans trop savoir pourquoi.

La misère ? Non ! Nous sommes de bons propriétaires d’une tour de l’État et nos maîtres, absolument. Nous sommes riches.

C’est bien cela le plus terrible. Nous sommes les maîtres, en dehors du service, nous pouvons rêver, dormir, boire, car il y a des alcools chez nous (et des alcools de choix), nous pouvons jouer aux cartes et nous raconter des histoires. Nous préférons, généralement, rentrer chacun dans notre trou, lui en bas, près de la soute au pétrole, moi en haut, près du foyer des lampes.

Qu’est-ce qu’on se dirait ?

Je ne prends pas au sérieux ses idées sur les femmes noyées.

Et il me méprise parce que j’ai eu l’envie, un matin, d’épouser une vivante que je ne connaissais pas.

Quant à ses funèbres plaisanteries sur les placards, ça ne m’intimide point. Il a voulu me faire peur, parce qu’il sait que j’ai de certaines croyances en Dieu.

Et puis, c’est nécessaire de brimer le mousse, de terroriser le novice et de lui envoyer chercher le cadavre dans le placard, ça le forme. Je n’ai pas voulu chercher, moi, je suis un entêté !

Mes nuits sont affreuses, je vois des figures lamentables se coller contre la vitre de mon hublot. Des dames blanches, éplorées sous leurs cheveux noirs, me font signe de les suivre, elles me glacent de leurs yeux morts, pleins d’eau verte ; dès que je me lève pour les aller chasser, elles reculent effrayées à leur tour de me voir, s’enfuient éperdues, leur longue chevelure battant leur dos, et je suis assez lâche pour les supplier de rester.