Je choisis un grand café du côté de l’Arsenal, un café très chic où venaient des officiers galonnés.

Je me fourrai derrière un pilier, un beau pilier habillé de velours rouge et couronné par des crampons d’or, histoire de suspendre des chapeaux. Bien respectueusement, j’y accrochai mon béret, puis je sortis ma pipe, je fumai longtemps, face à face avec mon absinthe. Je m’entourai de nuages, et la nuance verte du verre me donnait une impression bizarre : j’étais devant un aquarium rempli d’eau trouble, un visage mélancolique passait derrière les parois opalisées du cristal.

Pour que la vision demeurât plus longtemps sous mes yeux abrutis, je remplissais le verre très souvent. Puis je changeai la nuance de l’eau, je mis des liqueurs de groseilles, des eaux-de-vie brunes, des marcs blonds, aussi de temps à autre, pour imiter un nuage ou du brouillard sur l’arc-en-ciel, un peu de la cendre de ma pipe.

La nuit tomba. Il y eut des éclipses.

Je me trouvai au pied du phare qui était devenu tout rouge, un phare sanglant couronné de grosses pointes d’or qui me menaçaient comme des doigts en cornes ; j’essayai de grimper pour prendre mon béret pendu à l’une de ces cornes, non, jamais je ne pourrais l’atteindre !

— Ho ! Hisse ! Hisse en haut ! Je peux pas, nom de nom !

Et je faisais le geste de tirer sur le palan de la grue d’arrimage. Un garçon me poussa dehors, après m’avoir extirpé une forte somme. Je m’en allai, chantonnant le refrain du père Barnabas. Pas heureux, pas malheureux non plus, ne pensant ni aux promises, ni aux filles. Je m’en allai, ruminant des imbécillités.

— Est-ce qu’il fera beau demain ? Si je m’achetais du savon ? Ce qu’elle doit s’embêter derrière la vitre, la tête de la mer !… Pas moyen de grimper… mais quelle noce quand on la descendra ! Mazette ! Y se met bien le vieux ! Des demoiselles blondes dans la prison de la marine… que le diable en prendrait les armes ! J’en aurai le cœur net… faudra voir… Jean Maleux, marche droit ! Je te le dis, t’es né sous la chance.

Malgré moi je quittais les quartiers riches pour gagner les petites ruelles derrière l’Arsenal. Je connaissais la route par cœur, pour l’avoir faite jadis quand je revenais de caboter avec le capitaine Dartigues.

J’étais donc jeune, alors, que j’y mettais plus d’entrain ?