Je restais jeune, seulement la mer m’avait imprégné jusqu’aux moelles de sa mélancolie, surtout depuis le jour où j’avais failli sombrer en elle, corps et âme.
J’entrai dans une maison dont la porte, grande ouverte, bâillait comme une gueule de loup féroce.
A l’intérieur, c’était tendu de rouge. Le rouge me poursuivait, piquant mon regard de ses milles aiguilles trempées dans le vinaigre. J’en avais bu et j’en rencontrai sur les piliers de café, sur les robes des dames, dans les lanternes des voitures, maintenant le long des murailles. C’était doux à toucher, c’était tiède, c’était bon…
J’entendis des voix chuchoteuses. On m’appelait : beau brun. J’étais plus habitué à tant de politesse.
Je voulus ôter mon béret, et je m’aperçus que je l’avais perdu.
Des tas de grosses filles se moquèrent de moi, parce que je cherchais mon béret : elles me bourraient, me pinçaient, me tapaient dans le dos, me faisaient monter, descendre. Ce que je leur fis, je n’en sais rien ! La patronne se fâcha et me jeta dehors.
J’entrai comme ça dans plus de cinq maisons qui, toutes, ouvraient des grandes gueules rouges pour me happer, et, dans un cabaret, des matelots, déjà terriblement saouls, m’invitèrent à boire davantage.
Il s’agissait du Marceau, un cuirassé prenant la mer, et nous chantâmes des complaintes lugubres en son honneur. C’est-y la mer qui le prendrait ?
Je voyais filer à toute vitesse ce grand cheval noir de navire qui s’était broyé sur la Baleine, par le travers de chez nous, et que les autorités essayaient de repêcher du côté du Fromveur. Pour son équipage, personne n’en causait plus.
Des idées formidables me tenaillaient le cerveau : faire la guerre à la mer, étrangler la mer, couper sa tête.