Je serrais mon eustache sous ma ceinture. Je voyais du rouge couler du plafond de la salle où nous buvions.
De nouveau, dans la rue, lâchant les camarades, je festonnais, battant les murs. Ça tournait d’une façon vertigineuse. Plus aucun bec de gaz, plus de lanternes de voitures, plus de phares sauveurs. Je n’arriverais jamais nulle part cette nuit-là.
On entendait s’éloigner les chansons, les rires, les cris. J’étais dans une petite ruelle infecte, marchant dans une boue vaseuse, sentant la marée, une petite ruelle du côté, je pense, des bastions de la ville.
Je me la rappellerai toujours cette petite rue-là… quand je devrais vivre cent ans.
Elle se trouvait tellement étroite, tellement sombre que l’on n’y aurait point reconnu son père, même en plein jour. Là-haut, tout là-haut, les toits des maisons semblaient se rejoindre. Un ruisseau clapotait, provenant bien sûr des bassins où l’on radoube — on s’en doutait rien qu’à ses odeurs — ces trous où l’on jette plus de chats crevés que de pelures de pommes.
Là aussi des portes s’ouvraient, se fermaient, happant les promeneurs nocturnes, seulement les maisons étaient moins luxueuses, et, dans quelques-unes, des filles exploitaient les pauvres matelots, sans garantie du gouvernement.
Je ne sais pas pourquoi, j’eus peur tout d’un coup, une peur inexplicable. Je serrais mon couteau. Je serrais mon couteau, en pensant marcher à la bataille.
Toutes les caresses des bonnes putains, là-bas, parmi les fleuves rouges des étoffes, ne m’avaient ni apaisé ni dégrisé ; tout le tapage des joyeux compagnons, les marins du Marceau, me restait au fond des oreilles comme des bruits de guerre. Contre qui, contre quoi fallait-il s’armer, se battre ?… Et très loin, très haut, plus haut que les maisons se rejoignant dans les ténèbres, girait un phare électrique dont les rayons blancs fouettaient le ciel de fouets livides m’éblouissant sans éclairer ma route.
Le plus étonnant, c’est que je me croyais en mer. J’allais au phare d’Ar-Men, je me dirigeais vers la Tour d’Amour, et je traversais l’océan à pied, n’ayant plus besoin de m’embarquer sur le Saint-Christophe. J’entendis qu’on marchait derrière moi.
Un trot de souris. Le pas de quelqu’un qui se dissimule.