J’étais monté tout d’une haleine, très habitué aux girations traîtres des escaliers de phare. Si on va doucement, ça vous tourne sur le cœur.

Mais celui-ci, chose abominable, n’avait aucune prise d’air (ou on les avait aveuglées, le vieux craignant les rhumatismes), car il y régnait une chaleur étouffante, de sorte qu’on marchait comme vers un incendie. On était sucé, de là-haut, par une bouche de lumière, et les murs, humides en dehors, dégageaient de la buée à l’intérieur.

Ma chambre à moi, l’ancienne du garçon ayant péri d’accident, c’était le dernier palier, un trou ovale chaud comme un four, à cause de son voisinage avec les lampes. On ne distinguait rien. Tout était rouge, d’un rouge sombre endeuillé de temps à autre par le passage des disques régulateurs surélevant les mèches.

Là, j’avais mon lit, deux matelas de varech sur deux X de fer, une paire de draps de toile bise, trois couvertures dont une goudronnée, mes hardes encore trempées, quelques paperasses et des livres.

Au-dessus de mon lit, par coquetterie de jeune homme qui n’est pas… manchot, je piquai la photographie d’une mauresque que j’avais connue au cours de mon temps de cabotage, là-bas. Je respirai un peu dans cet enfer, et je me mis à noter mes premières impressions sur mon carnet de bord. On m’avait bien dit que c’était pas nécessaire, mais que, le vieux ayant perdu la notion de l’écriture, il serait bon de mentionner des choses graves : le nombre des vaisseaux passant au large, leur pavillon et leur allure, surtout en temps de barres. J’avais un guéridon pliant, attaché au sol selon l’usage, une étagère en fer forgé soutenant les lunettes et tout un attirail de lampiste. Je dois ajouter que ça puait fortement le pétrole et que ça manquait prodigieusement de rhum. Un étroit corridor vitré, corseté de solides verges d’acier, conduisait à la cage de la lampe posée au centre d’un demi-globe de pierre. La cage pouvait tourner moyennant une puissante machinerie devant le gardien immobile, ou lui en risquer le tour par le chemin de ronde, quand c’était possible. Sur le balcon crénelé, le vent faisait rage et vous menaçait de la culbute finale tous les trois pas.

Nous étions en automne, ça se gâterait. Malgré les observations au doigt mouillé du vieux Mathurin, ça ventait assez rudement ; pour du beau, c’était du beau variable. Une sarabande à ne pas croire. Le lendemain il n’eût pas fait bon venir chez nous pour nous apporter des confitures. On comprenait facilement l’ordre de la marine exigeant qu’on gardât toujours des vivres pour cinq mois. J’eus l’idée imbécile d’enlever un carreau du vitrage : je reçus trente-six gifles salées, et il me fallut toute ma poigne pour repousser le carreau dans son ressort.

Il paraît qu’une nuit l’ouragan avait enlevé la cage entière de la lampe.

Le phare, à feux fixes, était construit à trois étages de mèches, et chaque secteur représentait bien toutes les flammes réunies d’un lustre de Noël. Plus tard, les ingénieurs devaient le mettre électrique ; dans l’instant, il était à l’huile minérale comme toutes les bonnes lampes de cuisine. Il avait trois rangs de réflecteurs superposés en miroir d’Archimède, et les rayons s’en échappaient en trois écharpes de tons rose jaune se dégradant jusqu’à la nuance du soufre pour aller tomber dans la mer lointaine tout diffus, presque blancs, d’un blanc de linceul.

De vrai, ça commençait bien, ça finissait mal.

De nouvelles inventions permettent de soutenir la nuance du rayon jusqu’à l’eau, ce qui évite le trompe-l’œil. Faut croire qu’à Ar-Men on n’était pas riche. Les inventions sont toujours des drogues coûteuses.