La triple armature de cristal et d’acier qui protège les lampes contre le vent ne les défend pas quelquefois du plus grand danger connu : l’oiseau-caillou. C’est un oiseau gros comme le poing qui arrive en bombe, fonce sur la lumière, traverse tous les vitrages et tombe mort sur une mèche qu’il éteint ou fait charbonner. Tous les animaux de mer : pétrels, goélands, poules de rocher, grues de passage, canards d’hiver ou martinets tourbillonnent autour de la cage du feu et finissent par y laisser leurs plumes, surtout en époque de tempête, mais aucun n’a cette bravoure et ne se livre davantage à la véhémence des trombes. On ne connaît le vrai nom de l’espèce que chez les savants. Chez nous, c’est l’oiseau-caillou, quoi. Il est lancé par la fronde de Dieu et, gros comme le poing, il devient souvent la perte d’un navire.
Je regardais au balcon, sur les créneaux du chemin de ronde, et j’écoutai, un moment, gémir la harpe de cordes que tend le fil de glissade avec ses palans. Tout se comportait honorablement. Nos lampes flambaient haut et pur ; dans la soute, les provisions de chauffe ne manquaient pas. Certes, je pouvais dormir. Le vieux se relèverait parce qu’on fait son métier sans même le vouloir quand on a vingt ans d’habitude sur le dos.
Je me mis au lit tout vêtu (j’étais si fatigué !) après avoir fermé soigneusement la porte du côté du feu. Cependant on y voyait encore comme en plein jour. La réverbération venait avec une chaleur énorme par des fentes du bois. Ça faisait des ficelles de lumière qui dansaient, voltigeaient, me chatouillaient les joues en ailes de mouches à miel. Ça m’embêta tellement que je me tournai vers le mur. Là je vis la photographie de mon ancienne, la petite mauresque, et je me mis à lui rire tout de même en m’endormant un peu. C’est-y que je dormais bien ou que je rêvais tout éveillé ? Voilà que j’entendis chanter une femme !…
D’abord ce fut tout doucement un ronron qui venait du fond de la tour, une donzelle qui serait montée en disant un motif de valse. Puis ça enfla, et j’entendis des paroles. Une voix si malade, une voix si dolente, une voix qui vous fondait les entrailles. J’en eus de la peine. Je cherchais à me réveiller tout à fait. Je ne pouvais plus, j’étais attaché par ces sacrées ficelles de lumière, j’avais chaud, j’en suais.
Ça montait toujours.
On ouvrit ma porte, celle du côté de l’escalier. Je reconnus le vieux qui entrait à pas de loup. Je me décollai les paupières. Il marchait ses bras traînants, selon sa coutume, la tête bien emmitouflée dans une casquette à oreilles de laine, deux grosses mèches de cheveux lui tombaient le long des mâchoires.
Il avait des cheveux la nuit, ce vieux-là ? C’était drôle.
Je me mis assis et je lui criai :
— Ben, camarade, le vent s’attache ! Nous allons donc veiller tous les deux pour ce premier soir ?
Il ne répondit rien.