— Quoi, patron, bégayai-je, encore tout courbaturé de mon mauvais sommeil sur la table. Est-ce que le phare serait éteint ?

Car, ici, le contraire du feu devenait grave. Le vieux m’agrippa l’épaule de sa patte de crabe et répondit en hurlant :

— Tu ne l’as pas allumé, canaille !

Je bondis jusqu’à la porte donnant sur l’esplanade.

Nous étions entourés d’un océan aussi noir qu’un drap mortuaire, et, par place, on apercevait — comme des traces de neige moutonnant au sommet des montagnes — l’écume des vagues.

En effet, on avait oublié d’allumer le phare.

IV

De mémoire de marin, ça ne s’est jamais vu d’oublier d’allumer un phare, serait-il de troisième ordre, surtout quand on est deux gardiens valides et que le temps ne vous fait pas perdre la tête. Le vent soufflait dur autour d’Ouessant, mais pas au point de renverser la cage sur nos ventres et, malgré mon rêve, personne chez nous n’avait bu un coup de trop.

Je ne m’arrêtai pas à toutes ces réflexions. J’avais le cerveau brouillé par des visions de jupes, et le cri du vieux m’avait flanqué l’idée de la consigne au cœur comme une lame pointue.

On est si bête ! Je n’osais pas me demander pourquoi, lui, qui se mêlait toujours de tout et veillait inutilement, n’avait pas allumé lui-même dès l’heure venue.