Je grimpai dans la spire, ma lanterne haute, et j’arrivai suant, soufflant, tortillé de terreur, devant la cage.
Le ciel était lourd, vous tombant sur le crâne en capuchon. La nuit, plus épaisse, vous mettait ses griffes de velours dans les yeux. En bas, la mer se roulait, chantant son chant de mort, étendant, de places noires en places noires, ses linges blancs, tout préparés pour la dernière toilette des hommes d’équipages.
Ce singulier vertige, que j’avais déjà éprouvé étant assis sur l’esplanade, me tournait encore la tête. Oui, je me sentais toujours attiré dans le vide, pompé, forcé de m’aplatir le long des parapets du chemin de ronde pour ne pas sauter n’importe où.
Ce n’était ni la hauteur du phare, ni sa position isolée au milieu du flot qui m’effrayait… Je me l’imaginais mal assis et un peu incliné, peut-être, à cause de la difformité du rocher sur lequel on l’avait bâti. Certainement le rocher se présentait de travers, si le phare allait droit ! On ne sait rien de la force des vagues, pas plus que celle des marées prévues. Il y a toujours la chose qui arrive en dépit de la science des ingénieurs. Trente-six ans de durée, c’est vieux pour un ouvrage de pierre qui reçoit chaque jour et chaque nuit toutes les claques furieuses de l’océan.
Engourdi, je me tenais stupidement à la grille de la cage, tâtonnant pour ouvrir le trou de feu que je connaissais comme ma poche. J’avais la sensation d’être encore dans mon rêve, de dormir et de rouler selon le bercement des vagues ténébreuses, un bord sur l’autre, me moquant bien de la réalité.
— De quoi ? Pas allumé ?… Du moment qu’on rigole, ça ne fiche rien ! On n’allume pas les phares de son lit. Le vieux radote. C’est un vieux fou. Cré nom d’un sort !… voilà mon boute-feu par ici et la première mèche par là… il est vrai que les lampes tournent toutes seules aujourd’hui !
Ce n’était pas possible, le phare étant à feu fixe. Elles ne tournaient pas, je tournais, moi, tantôt du côté de la mer, tantôt du côté du vitrage. Mes jambes fléchissaient, j’avais des crampes à l’estomac. Il me semblait que des ailes de chauve-souris me frôlaient les paupières… enfin, la flamme jaillit de mes doigts fiévreux, se communiqua au cercle des mèches, un petit grésillement se répercuta de mécanisme en mécanisme, les disques se mirent à fonctionner, et les bras roses de la lumière victorieuse repoussèrent l’ombre jusqu’au fond de l’horizon.
Je respirai.
Pas de gros navire en vue, pas de barque de pêche égarée, une mer déserte et presque tranquille. Aucun danger ! Nous ne serions pas signalés à la marine de Brest pour ce coup-là.
Je me mis à danser de joie.