Il n’était pas rassurant d’aspect, malgré ses lectures pieuses, ce sacré père Barnabas.

Sa casquette enfoncée sur les tempes, d’où pendaient les deux oreilles de chien blond, le rendait plus blafard, plus nu de figure qu’un cul de singe. Ses pommettes saillaient, toutes luisantes, d’un jaune de cire d’église, et ses prunelles roulaient vertes et vitreuses comme celles des poissons crevés. Son vilain costume de bure, jamais ôté, jamais brossé, semblait enduit de jus de chique depuis ses quelque dix ans d’existence. Je savais déjà qu’il couchait avec ses bottes. On ne lui voyait pas de linge, ni sale, ni propre, mais il était juste de croire qu’il ne connaissait point l’usage des chemises, car il me regardait laver les miennes en sifflotant. Il était plus que sale, plus que laid, il était comme de la honte faite homme.

Arrivé derrière lui, je tachai de me rendre compte de ce qu’il pouvait lire tous les soirs avec tant de persévérance. La bibliothèque contenait beaucoup de bouquins, toute la ribambelle qu’ordonne la marine soucieuse de distraire les prisonniers du large, des livres de science, des récits de voyage, et des histoires d’amour pas trop brûlantes : Robinson Crusoé, Paul et Virginie, les Fables de La Fontaine. Mais ce petit bouquin-là vous avait une forme de catéchisme ou mieux d’un…

Je me redressai, le frisson dans le dos.

J’avais bien vu.

C’était… l’Alphabet.

Le père Barnabas, le gardien-chef du phare d’Ar-Men, ayant fait ses études et obtenu son diplôme depuis longtemps, lisait… l’alphabet, par conséquent ne savait pas lire !…

Pourquoi que cela me donna la chair de poule, au lieu de m’amuser ?

J’en demeurai muet d’horreur.

— Ben, quoi, le Maleux, qu’il me dit, levant son nez de camarde ? C’est-y que tu as la colique ?