A cause de l’histoire des moules, il me rappelait que j’avais le ventre sensible.
Je regardais toujours le petit bouquin. Je répliquai, d’un ton très respectueux, — ce n’était pas souvent qu’il daignait m’adresser la parole :
— Patron, le vent s’attache là-haut pour de bon. Je crains de la complication pour cette nuit. Alors…
— Faudra veiller ensemble ! qu’il bougonna sans plus se déranger, et il reprit sa lecture, ânonnant péniblement sur les voyelles :
— A… a… a… i… u… aou… aou !
Ceux qui vivent bien au chaud, dans leur cambuse de la terre ferme, ne se doutent pas de ce que c’est qu’une soirée passée en mer, sur un navire qui ne bouge pas, dans lequel on n’a donc pas l’espoir d’aborder quelque part et où on ne cesse jamais d’entendre le vent.
Cette nuit-là, il faisait un tel sabbat, le vent, qu’on avait envie de mourir. Cris de chouettes, cris de femmes, cris de sorcières, cris du diable, tout s’en mêlait. A chaque instant ça changeait de note, et ce qui pleurait au loin, venait la minute après, rire et cracher sur notre porte. La porte, elle, tenait bon, mais, dessous, giclait de l’écume. L’esplanade, les dalles et les escaliers se couvraient de paquets d’eau, à telle enseigne qu’on se sentait pencher. De là-haut, par la spire, s’engouffrait la musique malgré que j’avais fermé l’entrée du chemin de ronde, les trombes de cris et d’injures s’enflaient en parcourant cette grande cheminée d’usine, nous dégringolaient sur les épaules comme la colère même de l’océan.
Ce vieux ânonnait toujours d’un air paisible.
Chose bizarre, ce qui m’épouvantait le plus, c’était ça !
Je restai debout près de la table, ne me décidant pas à lire de compagnie. Je n’avais aucun goût pour l’alphabet, moi, et je ne voulais pas baisser la tête.