Je ne comprenais rien de rien en ce temps-là, faut croire. Enfin, qu’est-ce que ça pouvait me fiche leurs manigances avec le vieux ? Je venais de chez les Chinois, et tout ce que je voulais c’était de ne plus caboter. J’en avais assez d’éternuer dans leur soute à charbon depuis sept ans. Mon temps était venu de m’implanter en mer ferme. Ah ! malheur de Dieu ! Que je ne me sois pas pendu au dernier mât du dernier navire que j’ai chauffé…
Ensuite, on me causa de la paye. Une jolie somme pour peu de travail. Cela aurait dû m’avertir l’entendement. On me dit de serrer mon ballot d’effets, comme si j’allais plonger avec et de me tenir prêt le lendemain, au second coup des forts.
Le petit sec me glissa, d’un ton miel et vinaigre :
— Surtout pas de bordée, pas d’histoires de jupes, mon garçon. Nous demandons des gens sérieux, assez éprouvés par la vie pour ne pas la regretter, vous sentez bien toute votre responsabilité, n’est-ce pas ?
Je n’avais pas réfléchi depuis ma naissance au monde. Ils m’embêtaient crânement, les patrons, et leurs petits soins. C’était comme le ronron des mouches à viande ; ils m’endormaient. Je n’avais pas pourtant l’aspect d’une demoiselle. Ils me firent aussi remarquer que j’étais un privilégié, que l’on me choisissait sur le tas des dix autres, rapport à ma figure, une bonne figure de hibou. J’étais triste et maigre de corps comme tous les chauffeurs que le vent du feu dessèche. Je ne regrettais rien, n’ayant rien à quitter, ça se devinait de reste.
Le bouquet, ce fut le patron, qui, me montrant la porte, me frappa sur l’épaule et me souffla, de l’air d’un qui prierait pour un moribond :
— Courage, mon garçon, et souvenez-vous que vous prenez en mains la destinée de grands navires.
J’eus envie de répondre :
— Des petits aussi, mon commandant.
Mais je tenais à prouver que j’avais de l’éducation, et je lui ripostai en sortant à reculons, le béret bas :