— Bien, quoi, on sera un homme.

Il n’y avait plus à s’en dédire, car on ne plaisante guère dans cette partie de la marine. Quand une fois on y est, on y est. Faut pas leur conter plus tard que ça vous tourne sur le cœur.

— Jean Maleux, que je m’en allais, c’est ta fortune. Tout mettre de côté en attendant leur congé, voilà le plan. Vingt-cinq ans de service, c’est pas le diable quand on est dorloté comme ça. Pas de supérieur sur le dos, la liberté complète, et le vieux loup ne m’avalera pas, puisque je serai son bâton de vieillesse. Et vogue la galère, mon garçon. Jean, t’es né sous la chance.

Je ne me doutais pas de ma chance, non.

Le lendemain, il ventait un petit vent plus doux que celui de la veille, et la mer était comme une huile.

On s’embarqua.

De Brest, on allait donc « ravitailler » Ar-Men dans un bateau, le Saint-Christophe, un vapeur-passeur qui remplaçait le Georges-Alfred abîmé récemment (abîmé, ici, ça ne veut pas dire que la robe d’une dame a reçu des éclaboussures ou qu’on lui a fait un accroc en marchant dessus… ça signifie que le vapeur-passeur s’était ouvert en deux sur un rocher et perdu corps et biens).

Dans la nuit, je m’étais promené par les rues du port, songeant que je ne pouvais pas faire mes adieux au beau sexe, puisque mon dernier centime avait fondu à m’acheter un bonnet propre. Ça me donnait des mélancolies, et je serrais ferme mon ballot d’effets, selon la recommandation de mes chefs, tout comme on se serait serré le ventre.

Le patron du Saint-Christophe me fit toiser, mesurer, gratter encore une paperasse ou deux, refeuilleta mes livrets et m’ordonna de descendre pour tenir compagnie au chauffeur, parce qu’il avait deviné, à ma mine, que je connaissais les usages de la chauffe.

— Oui, mon bonhomme, on y va… Mais plus pour longtemps. J’en ai assez du charbon. Je vais m’offrir une maison, tout à l’heure, une vraie, sur le plancher des vaches, d’où qu’on peut voir danser vos sales coquilles de noix.