Toute ma vie j’avais rêvé d’être propriétaire d’une de ces belles tours de l’État, et l’honneur m’en arrivait dans la main. Quel honneur… ils m’ont pris au filet, ni plus ni moins qu’un pauvre marsouin… La gloriole… j’étais si bête.
A cette heure, l’esprit et la raison me sont venus, tellement que je suis fou, et ça ne peut plus me servir à rien. Il est trop tard.
Par le hublot de la soute je ne voyais que l’eau, mais je connaissais les endroits de mémoire. On filait sur la pointe des Capucins, Trévennec, pour gagner Ar-Men, en passant devant Sein et Pont-de-Sein.
Le chauffeur en chef, un bon garçon, me donna un godet d’eau-de-vie, de l’anglaise, une boisson qui me chavira un peu, parce que j’avais oublié de manger.
Là-bas, chez moi, je rattraperais le temps perdu, et tout en buvant j’essayais de le faire causer.
— C’est-y que t’es pour une épreuve ou nommé pour de vrai, me demanda-t-il, le menton sur sa pelle ?
— Mon épreuve est terminée, Dieu merci, camarade. On est d’aplomb, et je vais là pour rester, j’espère, ma vie durant.
Il fit : ah ! tout pensif.
Et je n’entendis plus la couleur de sa voix.
Moi, je bavardais tout mon saoul. Je me pavanais avec mon baluchon serré autour de ma ceinture, mes hardes, mes papiers, mes livres, tous mes objets précieux. Je parlais tout seul, répétant que les Chinois avaient de gros ventres, parce qu’ils mangeaient trop de riz. L’aide-chauffeur m’écoutait, hochant la tête, très attentionné aux commandements d’en haut.