Ensuite il vint des cordages, un bout de mât, des boîtes de conserves. Nous en prîmes une où il y avait des mots anglais.

C’était des haricots verts (je savais un peu ces mots).

Et un autre noyé ; celui-là, un marin étendu tout habillé sur une table, le front caché dans ses bras. On aurait juré qu’il dormait.

Je rentrai un moment au phare, pour inscrire… les passants. Quand je me ramenai vers le vieux, je poussai un cri d’épouvante. Il en passait une bande, des hommes qui se nouaient les uns aux autres, un radeau fait de corps morts, des tas de jeunes hommes, une sorte de pensionnat de tous habillés pareils, pressés, tourbillonnants, une foule de nageurs allant vers la terre, car, vraiment, c’était bien l’heure de rentrer.

Le dernier traînait sa tête au bout d’un filin rouge qui lui sortait du cou.

Je restais là planté, la gorge serrée, le harpon tendu.

— Mais qu’est-ce que nous pouvons y faire, nom de Dieu, qu’est-ce que nous y pouvons ! que je répétais, ne sachant plus ce que je disais.

— Rien ! Y sont tous remontés du fond, excepté celui de la ceinture, répliqua le vieux, philosophiquement.

Ah ! il en avait vu, lui, des naufrages ! Il savait comment ça se pratiquait du fond à la surface, et le pays des macchabées ne contenait point de secret pour lui, le monstre.

Un monstre ! Non. Il faisait tout son devoir, solide au poste quand soufflait la tempête. Il portait encore la trace des blessures graves reçues en défendant la lanterne de là-haut contre les fureurs du vent. Il ne rechignait pas devant les corvées. Il buvait peu, ne dormait presque plus, ne demandait jamais de congé. Un vieux maniaque, mais un luron tout de même.