Pourtant, le cœur me levait de l’entendre m’expliquer ces histoires-là, de sa voix de vieille sourde en enfance ; il parlait, à présent, jacassait comme une pie :

— Les ceintures ? Oh !… ils en ont tous des ceintures, ça leur sert à mieux se sentir crever ! Quand on coule à pic, c’est fini tout de suite. Avec leurs garces de ceintures, ils espèrent, ils gueulent, ils se démènent… jamais ça ne les sauve. J’en ai vu un passer vers la pointe qui remuait encore, un jour d’il y a trois ans. Il a tellement remué qu’il a chu la tête en bas durant que ses jambes se raidissaient en l’air. Les noyés, c’est si bête ! Quand y s’arrêtent le long de la Baleine, ils verdissent là, au soleil, jusqu’à la prochaine montée des vagues. Le flot les reprend, les roule, et ils redescendent pour chercher les bons courants. Cette fois la fournée s’amène au grand complet. C’est des tas de gens riches, des passagers de première ; les matelots les ont dorlotés jusqu’au moment final ; on a pourvu tout le monde de sa belle couronne d’enterrement… et ça leur procure l’agrément du grand voyage. Les matelots sont plus libres dès que la petite classe est à la trempette. A preuve… hein… n’en avons vu qu’un ? Et je parie qu’on ne reverra point de marin, au moins ce soir.

— Vous pensez donc, l’ancien, que cette procession-là va durer par chez nous, bon sang de Dieu ?

— Ouais, mon petit gars, t’es ben dégoûté, ricana le vieux dont les yeux sinistres jetaient des lueurs vertes, ça ne fait que commencer. Je collectionne point les morts, tu peux aller te coucher si les fressures te gargouillent. Je dis pas que je sauverai tous les vivants, car y en a plus de nos côtés, je ramasserai… (il hésita)… de la conserve toujours ! Tiens v’là justement une bouteille.

J’étais glacé. Je ne parvenais pas à rire. Je jetai mon harpon sur les dalles :

— Patron, que je lui dis solennellement, il vous manque une âme. Prenez garde ! C’est pas deux chrétiens perdus sur mer, comme nous le sommes ici, qui doivent rigoler d’un malheur pareil. Qu’on n’ait pas de religion, j’admets ça, mais qu’on s’amuse de voir couler des torrents de morts, ça me démonte. Je suis capable de vous fausser compagnie, vous savez ?

— Ben quoi ! Fous le camp ! J’ai pas été te chercher. Qu’est-ce que tu mouchardes encore chez moi ? Est-ce que tu crois que je sais pas d’où tu sors ?… (il éleva le ton, furieux tout à coup). On t’a dit de me surveiller, hein ? Mais je suis pas tellement nigaud. T’as fauté aussi, toi. T’as laissé éteindre les lampes, là-haut, un soir que t’étais sûrement de garde… et tous ces cochons de morts-là, tu pourrais ben les avoir sur la conscience, tu m’entends, le Maleux. Je parle clair, peut-être !

Je reculai comme s’il m’avait frappé en plein visage. Il disait une chose juste ; et si le naufrage avait eu lieu le jour de mon oubli !… Car c’était certain, mon oubli, tellement certain que je l’avais dû consigner moi-même sur le journal de notre bord.

— Patron, oui, j’ai fauté… cependant… j’ai ma conscience, je ne suis pas un assassin.

Tous ces cadavres tourbillonnaient autour de moi, maintenant, à m’en donner le vertige. Ils ne passaient plus, et je les voyais encore, les uns la bouche ouverte pour leur dernier appel, les autres les yeux fixés à jamais sur leur dernière étoile. Ils allaient, allaient par troupe, par file, deux à deux, six ensemble, un tout seul, tout petit comme un enfant, et ils ressemblaient à une grande noce qui s’éparpille le long du dernier branle du bal.