Je rêvais qu’une morte noyée… qui avait les cheveux du vieux, ses cheveux du soir…
L’habitude me réveilla juste au point de mon tour de garde. Je me mis debout, péniblement.
— C’est un sale rêve ! que je me dis, honteux de l’aventure.
… Enfin ce n’était pas de mon plein gré… et franchement dans la tour d’Ar-Men ça ne pouvait guère m’arriver autrement…
— C’est la tour d’Amour ! que je ricanais pour me moquer de ma propre faiblesse.
En songeant que j’habitais la Tour d’Amour, ça m’étonna de ne pas entendre le refrain coutumier de mon patron. Est-ce que le harponnage allait le retenir toute la nuit sur le bord de son escalier ?
Je fis ma tournée des lampes, et je nettoyai le vitrage, toujours empouacré d’une eau visqueuse avec cette éternelle pluie. Du bas de la cave des rocs montaient des mugissements, le flot poussait sa plainte creuse, se convulsait dans une violente rage de se sentir impuissant à nous démolir… la mer est si bonne ! Tout à coup un nouveau chant monta, non pas le long de la spire, venant de l’intérieur, mais du dehors, c’est-à-dire sur la vague. Le vieux chantait sa chanson, du côté de la Baleine, par le travers du phare, et il s’éloignait…
Je restai un moment ahuri, me demandant si je ne perdais pas la tête ! Dame ! avoir vu passer tant de macchabées dans une seule soirée, c’est bien capable de vous troubler un peu l’entendement. Le vieux s’en allait, quittait le phare, et il chantait fort paisiblement sa chanson de damné.
— Comment s’en va-t-il ? En canot, parbleu !
Alors, tout s’éclaira d’une belle lumière. Il avait peut-être aperçu un chrétien vivant, et il voulait le sauver.