On établit les signaux, et la grue d’arrimage s’abaissa. Le monstre daignait nous tendre la patte. On nous jeta des bouées : il fallut près d’une heure pour les harponner, la mer y mettait des façons.

— Ce que ça doit être gai par la tempête, murmurai-je.

Les lurons qui halaient le câble ronchonnèrent :

— Faudrait t’y voir.

A ce moment-là, je me souviens que je pensais :

— Je suis quelqu’un. On s’occupe de moi.

J’étais monté, absolument, et plein de respect pour ma position.

Le pauvre petit vapeur des Ponts-et-Chaussées se secouait sur ses machines, toujours battantes, à vous en donner le vertige ; les vagues caracolaient le long de ses bords, et quelques-unes, plus furieuses, venaient vous tirer la langue et vous faire de la salive sous le nez.

Au palan on suspendit le panier à ravitailler, une lourde cage à poules pleine de bonnes choses et bien enveloppée de goudronnerie. On risquait un bain. On hissa ferme. Celui qui dirigeait la manœuvre nous dardait des prunelles terribles. La mer, du reste, faisait un tel tapage qu’on avait besoin de le voir briller, le brave homme, sans cela on n’aurait pas saisi les ordres. Toutes les précautions n’empêchèrent point que le paquet but un fameux coup. On aurait dit que quelqu’un nous le tirait par en bas pendant que nous le hissions par en haut. Et on se demandait s’il tomberait enfin dans le gosier du phare, sa porte ronde qui béait, de loin, comme l’entonnoir d’un serpent.

Cahin-caha le panier s’arrima ; on vit un vieil homme, le Mathurin Barnabas probablement, se précipiter dessus, un vieil homme frimant l’oiseau de proie, parce qu’il marchait plié en deux, laissant traîner des bras ouverts comme des ailes déplumées.