… Demain ! Demain je la verrais, celle que je ne connaissais que par la saveur de ses lèvres ! Je la retrouverais demain, et cette fois, comme il n’y avait plus de paperasses de naufrage à leur fournir, j’aurais mon plein jour de congé. Dès la terre touchée j’irais chez elle. Chez elle ! Marie ! Elle s’appelait Marie, une chance. Moi, j’aimais ce nom-là. On ferait vite des projets. Depuis quinze jours, je ne la perdais pas de vue. Je la sentais tout près de ma poitrine. Elle savait bien ce que nous dirions demain. Elle le savait d’avance. On était resté dans les bras l’un de l’autre, n’est-ce pas ! Ensuite, on se prend comme on se trouve, il n’y a pas besoin de tâtonner si longtemps. On se voulait tel qu’on se donnait. Deux gosses, quoi ! Moi, j’en savais juste assez pour qu’elle puisse, plus tard, m’en remercier par du bonheur. La vieille tante épicière allait-elle rigoler d’aise quand elle m’entendrait lui demander une promise, et vogue la galère durant un an… Je serais nommé, à la place de Barnabas, gardien de la Tour d’Amour… ou d’ailleurs… et nous aurions des enfants, tout de suite, aussi grands que leur petite mère. Vive la joie !

Je me sentais si bon, si tendre, si honnête.

Et je guignais la mauresque, du coin de mon lit.

— Toi, tu étais bien gentille, je dis pas, seulement tu buvais vraiment trop de tafia et tu vous plumais un matelot comme je plume ce martinet. Jolie ? Moins que ma promise, parce que tu vous as l’air de l’être davantage. Tu voulais de drôles de choses… et tu me faisais presque honte. Je suis doux, moi, j’aime les enfants, les simples, les naïfs, ceux qui croient en Dieu et ont envie d’une bague bénite. Les filles à matelots, c’est pas des femmes pour un tranquille garçon, un garçon rangé des navires… et désormais à l’ancre dans une tour de l’État. Oui, elle se montrait bien gentille… la petite mauresque.

Mon oiseau plumé, je le mis sur une étagère en attendant le rôti que j’en fabriquerais le lendemain, avant le départ du Saint-Christophe, et je me rapprochais de la mauresque.

Pauvre photographie de quatre sous, salie des mouches et froissée au fond de mes poches, j’y tenais tout de même, à cause de la belle journée d’ivresse passée à Malte, sur des eaux bleues, comme en un rêve.

La mauresque ressemblait un peu à Marie. Un peu… beaucoup, elle avait son regard noir, sournois, et, à part ses cheveux coupés courts en casquette de voyou, elle se dressait de la même façon provocante, de la liberté dans le sourire.

— Elles ont du vice, je crois, toutes les deux, pensai-je gaiement.

Moi, je n’avais pas de vice. Je voulais le meilleur de leur amour. Pour la première, c’était pas possible, car le verre avait été vidé souvent, le verre de ses lèvres rouges, pimentées d’un sourire canaille. Mais la seconde me garderait tout le vin pur de ses caresses, et je serais, pour elle, un tendre frère joueur qui ne lui prendrait que le permis… du jeu… laissant venir le soir de ses noces. Oui, ma petite sale mauresque ressemblait à Marie, ma promise, et leurs deux jolis corps de jeunes brunes ardentes, je les comparais l’un à l’autre, n’en connaissant bien qu’un.

Leur corps ?… Là, ma petite amie de Malte portait un signe rond, une lentille noire. Il était tellement rond et tellement noir, ce signe, dans le lait de sa gorge, qu’il paraissait se détacher de la peau comme un petit astre entouré d’air, un petit astre entouré de fluide et nageant, volant, vers les lèvres amoureuses.