Ça me pinça le cœur à m’en faire jurer.

Je lui apportais une croix d’or achetée chez un vrai bijoutier de Brest, pas de la camelote, une croix solide, puis une galette agrémentée de fruits confits pliée dans du papier d’argent. Les présents de fiançailles.

Elle… ben quoi, elle était sortie… pour courir…

— Elle ne vous a parlé… de rien ?

La vieille me regardait au-dessus de ses lunettes.

— Non, de rien… Vous lui aviez donné une commission… C’est-y que vous vouliez déjeuner ? Dame ! je vous attendais point et faudra vous contenter d’un plat.

— Elle ne rentrera pas pour dîner ce soir ?

— Je ne sais pas. Quand elle se promène avec des petites amies, on va des fois, tous ensemble, chez le cousin fruitier dans la rue des Bastions. Le cousin garde toute la marmaille. C’est l’époque des cerises. Vous savez, un panier de plus ou de moins… Mais elle rentrera, monsieur Maleux. Il lui arrive jamais de mal, à cette enfant.

La vieille ne savait rien, ne comprenait rien, était sourde, aveugle. Du reste, pourquoi aurait-elle deviné un amoureux sérieux dans ce garçon triste et frappé d’une idée fixe ?

Elle ne mijotait pas, la vieille, dans une tour déserte, où le vrai phare sauveur semblait être le seul amour d’une jeune fille. Non, elle ne pouvait ni comprendre ni m’approuver. Sa nièce n’avait pas l’âge du mariage, et, si elle ardait vers l’amour, c’était selon son petit cœur de coureuse de rues. Elle ne songeait plus au misérable matelot échoué sur son seuil, par une après-midi de pluie, elle n’y mettait aucune malice. On va, on vient dans la vie des gens de terre, et un passant chasse l’autre. Elle m’avait sauté au cou, comme elle sautait maintenant à la corde chez les cousins. Quand elle rentrerait, elle éclaterait de rire ou festonnerait son fichu entre ses pattes de petit chat rôdeur. Quoi ! Tout cela était bien naturel. J’en aurais pleuré.