Combien de touristes mélancoliques ont dit avec des regrets plein les yeux: «J'ai vu en passant le lieu que je voudrais habiter, et je ne me rappelle déjà plus dans quel coin de la terre il se trouve! Je ne sais plus le nom du village... je ne vois plus la nuance du ciel....»
Combien d'explorateurs fameux se sont sentis soudainement attirés, par delà les mers et les déserts, vers un site mystérieux, une patrie faite pour eux seuls, dont ils possèdent en eux une image si effacée qu'elle leur paraît être le souvenir d'une ancienne estampe admirée trop longuement durant leur enfance!
Et il y a les lieux maudits où l'on va parce qu'il faut qu'on y aille, où l'on rencontre la blessure qui vous est destinée depuis des siècles. Il y a la forêt qui vous hante, de loin, et où l'on se pend à l'arbre qu'on croit avoir déjà vu ailleurs, un arbre qui vous tendait ses branches derrière toutes les fenêtres crépusculaires. Il y a le lac perdu au fond du petit val sauvage, la mare verdâtre hérissée de broussailles noires, où l'on se jette avec la presque joie d'avoir enfin trouvé sa tombe à soi, et non pas la tombe pareille à celle du voisin. De toute éternité la place de nos pieds est probablement désignée, mais nous ne venons pas au jour selon notre gré: nos parents s'agitent, s'éloignent, vont, viennent inutilement, cherchent eux-mêmes leur définitive résidence, si bien qu'il faut des hasards multiples pour nous renseigner, nous fournir l'intuition solennelle et nous enlever, comme sur des ailes, jusqu'au pays qui garde, en un champ de blé ou en une rue déserte, les racines mystiques de notre personne.
Souvent, aussi, extasiés devant ce pays, nous le voyons tout à coup reculer, se fondre, s'évanouir. Il nous fuit, nous abandonne, et pour une raison qui ne nous sera jamais donnée, car, sans doute, elle est trop effrayante, nous devinons que nous ne l'atteindrons pas, que cette terre promise nous sera éternellement dérobée.
Et voici ce que je veux raconter bien sincèrement, au sujet d'un de ces pays de chimères, que j'ai bien réellement trouvé sur ma route:
C'était en Franche-Comté, en visitant par une belle journée de soleil une grande propriété triste située vers le village de Roquemont, dans le petit hameau de Suse. Nous avions gravi le sommet d'une colline qu'on dénommait aux environs la Dent de l'Ours, à cause de sa bizarre échancrure, et nous demeurions tous les trois étendus sur une herbe rousse qui sentait la chevelure brûlée. La mère, madame Téard, le fils, Albert Téard, et moi, nous avions très chaud; nous ne causions plus, ayant épuisé toutes les banales histoires parisiennes. A cette hauteur, sur ce plateau que balayaient les brises sèches, la source des conversations vulgaires s'était tarie subitement en nous, et nous ne désirions plus qu'étouffer les échos des villes toujours si détonnants dans le religieux silence d'une montée de calvaire. Mes amis avaient d'abord tenu, gracieusement, à me faire juger la maison, le jardin, le vignoble; de différents côtés, ils m'indiquaient les célébrités du pays: l'endroit où l'année dernière Albert Téard avait tué un lièvre énorme, le carrefour où se voyaient encore les vestiges des Prussiens, le sentier par où descendaient du bois, certains hivers, les loups voleurs; puis, peu à peu, saisis d'un respect pour la grandeur enveloppante du panorama, nous nous étions tus sans nous consulter, et nous regardions presque sans voir.
A l'horizon, pas trop loin pourtant, se dressait une énorme roche sur une autre colline, sœur de celle qui nous portait, et l'on apercevait très distinctement les ruines d'un château féodal faisant corps avec la roche sombre. Cela formait un arrière-plan de drame au tableau relativement gai que représentaient le village de Suse, tassé contre un clocher naïf arrondi en goupillon, et le vignoble, où s'éparpillaient des paysans en blouse et des femmes en jupes claires. Cela dominait d'un air malfaisant, impérieux, et il n'était pas possible de ne pas déclarer tout de suite que là se trouvait le seul endroit curieux, le point d'histoire ou le point de légende. Mais on n'en avait pas parlé encore. Albert Téard, d'un ton dolent, murmura:
«... Il y a aussi des cavernes pleines d'ossements fossiles, de silex taillé; nous vous y mènerons; ensuite, vous aurez tout vu.»
«Comment, tout vu? dis-je, me redressant sur un coude; et les ruines, là-bas?»
«Hein? Quelles ruines?» demanda madame Téard étonnée.