LA PROSTITUÉE: Tout seul, puisque l'idée vient de lui. Moi, je n'aurais jamais songé à une pareille farce.

LE JUIF (railleur): Moi non plus, c'est une idée géniale, et si simple!

LE MAUDIT (torturé): Alors, si c'est si simple, allez-y.

LE JUIF (sortant de dessous son manteau une balance, des poids, une pince de fer): Prêteur, acheteur, soit. Voleur, non! je viens surtout pour complaire à Madame.

UN ÉCHO: Dame!

LA PROSTITUÉE (furieuse): Mon amant serait-il un capon!

LE MAUDIT (relevant la tête fièrement): Quel capon oserait se mesurer avec Dieu?... Oui, je veux le voler; seulement, je tiens à le combattre. C'est ici la forêt où je détrousserai loyalement, après avoir exposé mes raisons. Je parlerai très haut, dussiez-vous ne pas m'écouter, vous, les brutes. (Il fait un bond et saute dans le chœur en passant par dessus la balustrade. Machinalement la PROSTITUÉE s'agenouille, pendant que le JUIF examine le fléau de ses balances. Le MAUDIT reprend d'un ton grave en s'adressant au tabernacle.) Mon Dieu, je suis la proie que vous amènent les bêtes de proie; mais, en galant homme qui désire égaliser les chances de ce duel fabuleux, je vais compter mes griefs; de votre côté, préparez vos foudres, je ne vous violenterai pas en plein sommeil. Oh! ma vie est bien nue, Roi des rois! Si vous n'avez pas souvenir de mes misères, je vous les apporte. Jugez! Maudit par mon père charnel, abandonné par ma mère, j'ai roulé d'abîme en abîme. J'ai tué, j'ai triché au jeu et j'ai menti. Vous m'avez laissé marcher jusqu'à vous pour mieux m'anéantir, je pense, et voici venue l'heure de la suprême chute, du péché sans rémission, du sacrilège; je n'hésite pas, j'essaie de me justifier. N'êtes-vous pas plus coupable que moi, dites, Dieu dont la droite est trop immobile, et ne pouvez-vous pas m'épargner comme complice ou me détruire soudainement?... Je vous rends mon paradis, sinon arrachez-moi le cœur de la poitrine. Il est temps de vous décider. Je suis peut-être le dernier des croyants. Et regardez derrière moi cette femme avec sa robe rouge, ses épaules pâles comme des flocons de neige fondant sur un feu vif. Il lui faut des bijoux, je n'en possède point. Quand elle agite sa petite main, Seigneur, vous qui voyez tout, vous avez bien dû vous en apercevoir, il semble que tout à coup le bout d'une aile d'ange vous pousse, et l'on va éperdûment jusqu'au grand crime. Dieu, ayez compassion! Quel supplice inventerez-vous plus fort que son mépris! J'ai parcouru des routes, j'ai eu faim et j'ai eu l'envie pressante de brouter l'herbe fleurie entre les jambes des bœufs. A l'extrémité du chemin, j'ai bu, comme les autres; on m'a demandé de l'argent et j'ai mendié. J'ai même appris à faire le chien, à ramper, à tirer des sons rauques de ma gorge séchée par la soif. J'ai mordu... puis j'ai rencontré cette fille qui m'a caressé; ma seule minute de joie, elle la détient dans les plis secrets de sa jupe de flamme, et mon pire tourment est encore de l'avoir connue! Vous saisissez, Dieu très intelligent, j'ai besoin de vos diamants... C'est chez vous qu'on en voit le plus... (Il lève les bras.)

UN ÉCHO: Plus!

LE MAUDIT: Seigneur! Il faut me les donner de bonne volonté. Vous n'en faites rien. (S'attendrissant.) Et elle, c'est un enfant qui ne peut rire sans un jouet. (Il s'impatiente.) Ma croyance en vous est toute ma fortune. Répondez-moi! La bourse ou la mort! Tuez le criminel avant le crime ou enrichissez-le, au nom de la foi. (Avec explosion.) Ah! si j'avais le tonnerre à mes ordres...

LA PROSTITUÉE (bas au Juif): Je lui ai versé des liqueurs chaudes pour qu'il soit gentil. Un homme bavard finit toujours par retrouver son courage.