«Eh bien! monsieur Maurice, vous avez vu le revenant, car c'est tout son portrait que vous me faites là!»

«Le revenant, Marie?...»

J'étais un peu désappointé. J'aurais préféré une histoire de voleurs. J'avais, d'ailleurs, fait son portrait bien malgré moi!...

«Le revenant, monsieur Maurice, continua solennellement la bonne, c'est la dame qui est morte ici voilà une dizaine d'années. Elle vivait en compagnie d'un monsieur, sans le sacrement, et quand le monsieur l'a quittée, elle s'est pendue. Tout le pays connaît l'histoire, même que jamais encore on n'a osé relouer la maison avant votre mère.»

Je restai abasourdi. La femme pendue revenant de l'autre monde pour me voler mes ficelles et dévorer des manches de pioche! Certes, cela dépassait mon imagination! Je savais ce que je voulais savoir, mais je n'étais guère avancé! Dans mon lit, j'eus des cauchemars, et je me pelotonnais contre le mur, essayant de me rendormir en me bouchant les oreilles. Des grandes personnes comme ma mère et ma bonne ayant peur du revenant! Que fallait-il conclure? A l'aurore, mes idées prirent un autre cours, je ne voulais plus admettre qu'une ancienne pendue, très moisie, sortît de sa tombe pour taquiner une cuisinière en lui dérobant des torchons. Non! Le revenant devait être un animal d'espèce particulière, hantant les lieux mal clos, surtout les maisons désordonnées, et j'en vins à croire qu'on me parlait d'une morte pour ne pas m'épouvanter trop au sujet d'un danger réel! Elle avait tout avoué si facilement, cette vieille folle de Marie. Bientôt l'héroïque pensée de capturer la bête remplit ma cervelle, m'éblouit. J'étais fort, j'étais adroit, j'avais des données sur les mœurs des Indiens, et, une fois dans le sentier de la guerre, je ne reculerais pas. Quelle prouesse et quel honneur! Ma mère pleurerait de joie comme le jour des prix, mon père m'appellerait: fier lapin! et Marie pourrait se risquer à cueillir du persil au crépuscule. Décidément, je lutterais contre l'ennemi commun. Le plan était déjà tout tracé. Je creuserais une fosse que je recouvrirais de divers branchages, selon le système des trappeurs américains, et lorsque la bête rôderait, durant ses retours diurnes ou nocturnes, elle ne manquerait pas de se laisser choir en plein trou. Ensuite, nous verrions à lui faire vomir les dés d'argent, les râteaux, les canifs et autre nourriture indigeste dont elle avait la déplorable coutume de s'engraisser. Je creusai donc une fosse assez profonde, du côté du dernier buis; je la couvris de mottes de gazon et de brindilles vertes. La terre enlevée fut dispersée aux quatre coins du jardin. A la nuit close, j'achevai mon ténébreux travail, en faisant semblant de guetter des oiseaux pour donner le change à mes parents, car je redoutais leurs plaisanteries ou leurs défenses. Tant que le soleil avait lui, j'avais chanté à tue-tête, très heureux de ma chevaleresque idée, formant les projets les plus téméraires, plein de mépris vis-à-vis du revenant, qui, après tout, n'était qu'une bête quelconque, ce qu'il fallait démontrer; mais, au soir, ce sacré jardin s'assombrit effroyablement, les buis capucins se vêtirent de teintes crapaud, et l'œil malade, la lucarne du grenier, me regarda, du haut de cette maison triste, avec une horrible expression de désespoir. Je lâchai mes outils, pioche, pelle et râteau, je m'enfuis brusquement sans pouvoir m'arrêter, comme talonné par le dernier buis, qui, maintenant, semblait relever son capuchon vert. Devant la maison, je soufflai un moment, très honteux de ma terreur. Voyons! Est-ce que j'allais perdre mon beau courage? «Es-tu un capon?» me demandait ma conscience. Si je laissais là-bas les outils de jardinage, on dirait encore que je m'amusais à faire des farces. Un piège si bien conçu et si bien exécuté! Je me retournai pour m'orienter. La fosse était là-bas, quelque part, entre le second et le troisième capucin... Chose étrange! Dans ce crépuscule, je perdais aussi la notion des distances... La fosse était-elle plus à gauche ou plus à droite? Hein? Qu'est-ce que cela signifiait?... Moi, un garçon rusé, je ne m'y reconnaissais plus! Les allées s'enfonçaient, toutes noires, les arbustes entortillés de liserons ondulaient comme des panaches de fumée, les grands arbres se mêlaient aux nuages, et la lune, se levant, prenait dans les feuilles des aspects d'œil jaune, tout à l'imitation de la lucarne du grenier. Soudainement, la pensée que là-bas, entre le second et le dernier buis, il se trouvait une fosse creusée, me fit dresser les cheveux sur le front. J'avais creusé une fosse, moi, une tombe, comme pour y enterrer un mort... Une tombe qui attendait la femme pendue, le revenant! Est-ce qu'une bête a jamais eu la dimension d'une femme portant des jupes traînantes! Et puisque Marie l'avait vue!... Mon sang se glaçait dans mes veines, mes jambes flageolaient. «Iras-tu! N'iras-tu pas! Capon!» me criait toujours ma conscience. Enfin, saisi de je ne sais quel vertige furieux, je hurlai: «Allons-y!» Et je m'élançai en droite ligne. Je crois même que je galopais, les paupières closes, sans chercher davantage mon chemin, persuadé que si j'ouvrais les yeux je verrais sûrement la pendue au détour d'un massif. Ah! il ne s'agissait plus d'une bête voleuse, je sentais bien que j'étais en puissance d'un personnage mystérieux, d'un inconnu qui m'attirait, m'attirait, me humait, me dévorait du fond de ce jardin-cimetière! Et mon cœur battait à crever. Machinalement, je murmurais: «Je me baisserai, je saisirai la pioche, la pelle, une de chaque main, je serai bien armé s'il arrivait quelque chose... Oui! La pioche est à côté d'un pied de cassis, et la pelle est restée sur une motte de gazon. Pourvu, mon Dieu, que ces outils ne soient pas déjà partis chez elle! Voyons, tâchons de ne pas nous tromper... Une... deux... trois... je vais ouvrir les yeux, tant pis, je dois être à l'endroit juste!» J'ouvris les yeux, et, avec un cri de détresse qui dut retentir cruellement dans la poitrine de ma mère, j'ouvris aussi les bras, mes jambes fléchirent, je m'écroulai au fond de la fosse. La violence de ma chute fut telle que je m'évanouis...

Et l'on me trouva là-dedans, étendu comme un mort, pris à mon propre piège!

J'eus la fièvre durant un mois. Ma mère, dès que je pus quitter mon lit, ordonna d'emballer promptement nos affaires. Elle en avait assez de la maison des vacances, où les tombes se creusaient toutes seules pour engloutir les petits enfants, et elle ne voulut jamais croire à l'histoire de mon piège, car je ne pus jamais bien lui prouver que j'avais voulu attraper un revenant comme on attrape une vulgaire belette!... D'ailleurs, en y réfléchissant un peu... n'est-ce pas le revenant qui aurait voulu m'attraper?...


[A LOUIS DUMUR]

SCIE