L'HOMME.—Eh! mon Dieu! je ne verrai personne, j'aurai un jardin clos de murs, un jardinier sourd, une cuisinière muette, et... je lirai les journaux pour me désennuyer.

L'ANGE.—Si tu ne vois personne, on pensera que tu as des raisons pour te cacher. Si ton jardin a des murailles, on y grimpera la nuit pour découvrir tes crimes... et prendre tes poires; si ton jardinier est sourd, il n'entendra pas; si ta cuisinière est muette, elle ne le dira pas. Si tu lis les journaux dans une pareille solitude, tu deviendras fou au bout de six semaines. Tu apprendras que les maisons fermées et les jardins clos sont suspects, qu'on y réunit généralement des boulangistes.... ou des femmes. La fatalité voudra qu'un nouveau-né strangulé soit déposé dans le chemin creux longeant tes murailles: si on le trouve, on fera une descente de police chez toi. Le sourd et la muette t'accuseront, l'un par son incohérence, l'autre par des signes désespérés. Si tu te défends sérieusement, tu es très coupable. Si tu ne te défends pas, tu es abject. Ceux qui auront volé tes poires donneront des preuves certaines. Il arrivera tout à point une petite laitière farceuse dont tu auras oublié de prendre le menton, un matin qu'elle était disposée à t'accorder les dernières faveurs: pour se venger, elle déclarera une de ses 26 grossesses, et te fera fourrer dedans. Si tu t'es permis de suivre la Gazette des Tribunaux plus attentivement que la Revue des Deux-Mondes, on pensera que tu cherchais déjà ton système de défense. Il ne te restera plus qu'à te munir d'un bon avocat, qui te fera envoyer au bagne en plaidant les circonstances atténuantes; et si tu vas au bagne, tu finiras par te croire criminel... tu y mourras en avouant des histoires fabuleuses.

L'HOMME.—Pourquoi ne cultiverais-je point les beaux-arts, l'état de bourgeois n'ayant rien d'attrayant, à ce qu'il me semble?

L'ANGE.—Si tu as du génie, tu seras méconnu. Mais si tu n'en n'as pas, tu seras inconnu. Si tu es pianiste, tu seras la désolation de tes voisins, et ils attacheront du lard à ton cordon de sonnette. Peintre, tu mettras vingt-cinq ans à te choisir une école, et, sur tes vieux jours, te décidant pour la tienne, tu feras pouffer tes camarades, qui t'appelleront: vieux bonze! Acteur, tu seras sifflé; si tu n'es pas sifflé, tu auras toutes les grandes dames sur les bras, et tous leurs maris ou leurs amants sur le dos. Écrivain, tu chercheras des éditeurs; si tu n'en trouves pas, tu crèveras de faim; si tu en trouves, ils te demanderont de corser la situation; si tu la corses, on t'accusera de pornographie; si tu tiens à tes idées et que tu refuses ce léger sacrifice à ton éditeur, il te traitera de monsieur embêtant. Tu ne seras jamais édité si tu écris en vers; si tu écris en prose, les journalistes influents auront soin de critiquer tes livres pour les empêcher de plaire au public, à qui, certainement, ils auraient plu sans leurs bienveillantes critiques... J'ajoute que si tu es immoral, tu iras en prison, et que si tu es moral, tu assommeras tout le monde!...

L'HOMME, avec explosion.—Décidément, je rentre dans le néant, mais... un mot encore: si j'étais savant et philosophe?...

L'ANGE, gravement.—Si tu veux être savant et philosophe, près d'un siècle durant il te faudra t'abreuver de déceptions, t'armer de patience, aller de désagrément en désagrément, renier l'amour, renier l'amitié, renier la richesse, renier les plaisirs, renier jusqu'à Dieu, tout cela pour finir par conclure que: si tu n'étais pas né, tu n'aurais pas été malheureux!...

L'HOMME.—Serviteur!

Les couches de la jeune femme sont de plus en plus laborieuses. Bientôt, le médecin roule un petit cadavre dans un linge, puis la pauvre mère exténuée s'endort, tandis que son médecin murmure: «Si on m'avait appelé hier!...»


[A LAURENT TAILHADE]