Derrière lui, Marcus, en irréprochable costume de cycliste boulevardier, s’inclinait profondément.

Il avait dû s’égarer par le chemin de fer.

XI
L’HONNEUR DE MARGUERITE

« Mon petit homme,

« Je me trotte et comme je n’ai pas le courage de te le dire en face, je t’écris cette lettre pour que tu te consoles en la lisant. Voilà, c’est fini de rire… j’en peux plus. C’est-à-dire, tu comprends, je vais rire ailleurs. Ne te fais pas de bile pour une pauvre petite putain de quatre sous, une méchante paillasse à soldats. J’ai été trouver hier mon artilleur pour lui demander l’argent de mon voyage. J’aurai pas une première classe, bien sûr ! et je pars cette nuit parce que je vois bien que c’est inutile d’attendre que ça tourne plus mal. Je vais dans le midi. Fais pas luire tes yeux de diable ! C’est comme ça. Je me ballade pour la terre chaude, les fleurs, et tout le tremblement des dernières douceurs du monde ! Hein ? C’est une vraie chance… Vivre dans le midi… toujours… Je fais peau neuve et toilette pour l’allumage des hommes chics, des Anglais peut-être, des gens à panaches… à voitures… J’en ai soupé, sais-tu, d’être mouillée sous un plafond d’où ce qu’il pleut jusqu’à des étoiles quand il ne pleut pas ! Me faut, à présent, une turne extraordinaire, solide, un beau toit de pierre ou de marbre sculpté. Quand l’ambition vous pousse, on ne se tient plus de rêver de belles choses. C’est temps que je me range !… On peut pas être toujours jeune et rigoler. Oh ! je te reproche rien, mon cher petit homme, tu n’as que trop d’amour pour une sale fille comme moi et tu ne dois pas avoir de remords, de ton côté, de mon départ, je suis guérie, ma poitrine est nette comme sur la main, plus de cicatrices, plus de rougeurs, je n’ai même plus… de nichons ! Si j’ai pas l’air aussi drôle dans cette lettre qu’il faudrait, c’est que je te regrette bien tout de même. On a été tellement si heureux qu’il me semble que jamais plus je n’irai au bonheur avec d’autres. Je te dis : c’est fini de rire.

« Ah ! Ce qu’il me fera faute ce petit bout de maison avec ce jardin où j’ai planté des violettes, moi qui n’ai jamais eu que des fleurs en pot ! Est-ce que je les arroserai moi-même les fleurs qu’on me donnera là-bas !…

« En m’en allant de chez nous, je laisse tout bien en ordre, tu sais, mon chéri ; tes habits, ton linge, et aussi dix francs sur la tablette au pain. Probable que les voleurs ne s’amèneront chez toi durant ton absence… et la cabane tient encore bon au vent ! Ne te mets pas en rogne. C’est la dernière médaille de la Sainte Vierge… Je l’ai bénie en l’embrassant pile ou face. Faudra la ménager si tu n’as pas pu trouver d’ouvrage. Et puis… ce qui m’ennuie le plus, c’est que je pars sans mon manteau, mon cache-misère gris. C’est justement pour cette histoire que je t’écris si long. Figure-toi qu’elle est venue ! Oui, mon petit homme, ta bonne amie est venue chez nous ! Mince d’honneur ! Surtout ne va pas t’imaginer que c’est pour ça que je me trotte. Dieu, non ! Y a pas de quoi ! J’attendais seulement que tu découches une nuit pour m’arranger en conséquence. Elle est donc venue hier, après midi, et je l’ai reconnue tout de suite, avec cette différence qu’elle est plus gentille que tu me le disais. C’est un peu pintade, mais c’est frais comme une huître rose. Par exemple n’y a que les filles qui l’ont encore pour être si godiches. Quelqu’un lui a conté que j’étais ta sœur, et me voilà ta frangine gros comme le bras, elle n’en a pas démordu. J’ai joué, pour elle comme pour toi, toute ma comédie de sœur… Même que je m’en sentais devenir une religieuse ! Je devais avoir la tête d’une qui veille un mort sans café ! Je m’endormais sur mon ouvrage… de la belle ouvrage, pourtant, chéri ! Dès qu’on devient vieille, nous autres, on se met dans les maquerelles, quoi ! Alors j’y ai fait des compliments… J’y ai dit… Mais tu verras bien le fond du sac, un jour. Je crois qu’elle en pince, ta propriétaire, seulement, comme tous les proprios, elle est un peu avare sur le cas des réparations. Enfin, le plus beau de l’affaire, c’est qu’elle est partie emportant mon manteau, oui, mon vieux manteau. Il pleuvait tant ! (Où que tu as pu te remiser, de cette averse-là, mon petit homme, avec ton paletot de cerfeuil ?) Et elle m’a dit comme ça, en s’en allant : « Bonjour, Madame, je vous rapporterai votre cache-poussière moi-même. » Je ne te mens pas… c’est te dire la considération qu’on avait pour ta sœur ! J’ai idée, moi, que c’est bien plus pour le frangin qu’on reviendra. Avant de te monter le coup sur mon départ, promets-moi de réfléchir. C’est pas tous les jours qu’on déniche des trésors dans le fumier… Possible que son père en remue à la pelle, mais si elle en pince vraiment pour toi, il faut pas perdre ton temps à faire ton dégoûté. Va lui redemander mon manteau… t’as compris ? C’est comme si je te donnais le moyen de me retrouver derrière… Ah ! si vous autres, les hommes, vous pouviez savoir comme on aime quand nous aimons ! Tu as toujours cru que je te trompais ? Est-ce que je t’ai trahi, cette fois ? Et est-ce que je ne lui ai pas mis mon cœur sur les épaules, hein ? Et quand on est obligé de tromper, dans le métier, et que ça vous arrive malgré vous, est-ce que tu crois qu’on ne peut pas dire, en fermant les yeux : Je jouis à toi !… absolument comme si on buvait dans le verre du voisin à la santé de l’absent ?… A votre santé à tous les deux ! Vous penserez à l’absente… et le jour qu’elle aura de beaux enfants, elle se souviendra de ta sœur pour lui brûler un bout de cierge !

« Pour ce qui est de moi, je m’en vais… il pleut trop dans ce pays ! C’est plus un printemps… c’est une gouttière ! Je guettais l’occasion depuis toute une semaine… et quand je l’ai vue là, sur notre porte, ouvrant des mirettes de chat qui flaire un seau à charbon, j’ai pensé que mon heure était sonnée… de te tirer ma révérence…

« T’inquiète pas pour mon voyage. L’artilleur m’a donné vingt francs. Adieu.

« N’oublie pas le manteau, surtout ! N’oublie pas le manteau… va vite le chercher… qu’elle ne le rapporte pas ici… jamais…

« Flora. »

C’était une aurore très claire après une nuit de larmes. Fulbert, revenu, ayant fait le tour de cette cabane déserte où tout était dans un ordre parfait, trouva cette lettre sur le lit, écrite au revers d’une note d’épicier de Salons-Laffitte. Il y avait des taches, des taches rondes comme l’appui de bouts de doigts graisseux ou des gouttes d’eau, des gouttes de pluies chues du toit troué.

Il lut cela plusieurs fois de suite, regarda peureusement autour de lui.

— Le manteau ? répéta-t-il machinalement, puis il essaya de réfléchir et il s’aperçut que dans cette lettre il ne voyait plus que la phrase du post-scriptum.

— Elle est partie pour suivre cet artilleur… partie sans son manteau. Ah ! Mais voilà qui est original : aller dans le midi, en juin… j’aurais compris, cet hiver. L’autre est venue me l’achever, l’aimable propriétaire, la patronne… lui voler aussi son manteau parce qu’elle est pauvre. Dix francs sur la tablette au pain ! Vingt francs qu’on lui a donnés… ça fait dix francs pour son voyage dans le midi !… Et moi je n’ai pas trouvé d’emploi… parce que je suis bachelier et que je n’ai pas de manteau… Il faut que je dorme ou que je boive, sinon, cette fois, je vais en claquer !… oui… oui… je l’irai chercher ton manteau… sale gueuse, moi qui t’aimais tant…

Il s’effondra sur leur lit et, grisé encore plus par l’horrible fatigue de la veille, ses courses sous l’averse ou ses poses guettant les tramways bondés, que par l’eau-de-vie des réfectoires de Flachère, il s’endormit.

Il resta prostré cinq ou six heures.