Quand Fulbert osa se retourner, Marguerite Davenel était déjà loin, son ombrelle girait dans le champ des roses, semblable à un papillon blanc.
En vérité, c’était l’affaire des jeunes filles vertueuses de donner un rendez-vous d’amour comme on jette un défi. Tout en rétrogradant, car il n’avait pas besoin du revolver de Jacqueloir, au moins cette nuit-là, il relut en esprit la lettre de Flora et il en saisit mieux le sens divin, la portée morale, dépassant de beaucoup toute morale humaine. Ces deux femmes, de situations si différentes, s’étaient pourtant bien entendues, réunies, dans l’intérêt commun de leur amour et la savante entremetteuse avait probablement déjà séduit à moitié la perverse ingénue, l’une confiant son amant à l’autre et courant à de nouvelles destinées, peut-être sachant qu’elle ne devait pas survivre au don de son amour, car, dans cette lettre, où les vulgarités s’entassaient à plaisir, régnait une singulière amertume : le sel des larmes qu’on étouffe. Il eut envie de rire, de pleurer, puis d’aller voir s’il ne se trompait pas, si une petite fille égoïste avait autant de merveilleuse générosité qu’une pauvre prostituée.
— Dans sa chambre, cette nuit ! Et j’ai par hasard bien dîné. Mais elle est folle, murmura-t-il. Et si son père nous refuse son consentement après ! Tant pis ! J’irai… ne fût-ce que pour le manteau. Se griser de vin pur est peut-être meilleur que s’enivrer lâchement des boissons hygiéniques de la coopérative. Pouah ! J’en ai assez.
Vers onze heures, cette nuit-là, Marguerite, qui avait joué la marche des Soldats de Faust à M. Davenel et servi son thé avec sa grâce maussade accoutumée, monta dans sa chambre sans aucune hâte. M. Davenel, pendant qu’elle montait, faisait sa ronde, constatant que tous les verroux étaient en bon état. Il cadenassa lui-même la barre des volets de la bibliothèque, qui donnait sur le grand chemin de Flachère, et pria la bonne de remettre de l’huile dans une veilleuse, celle du corridor. Il faisait cela tous les soirs, le brave homme, et bien que sa fortune fût dans les banques il ne manquait pas d’aller vérifier le contenu de son coffre-fort. Tout en exécutant ces différents exercices de bon défenseur de la société Flachère et Cie, il fredonnait la marche des soldats en question. Il y avait, dans cette musique, on ne savait quoi de belliqueux, de généreux, d’entraînant à des combats imaginaires. Il aurait voulu voir sortir un voleur de l’ombre pour lui donner une leçon de boxe, lui fourrer cent sous dans le gousset et le renvoyer guéri.
— … Gloire immortelle de nos aïeux… Tara ta ta ta ! Tara ta ta ta ! On a beau dire, mais c’est mieux que du Wagner… Tara ta ta ta… On ne fera jamais plus de musique pareille… Tâ… ta ta ta !…
« Tous les hommes sont si gosses », soupirait Flora.
Un dîner copieux, un air d’opéra, et les voilà remontés sur leur bête, l’amour ou la lutte, le besoin de se montrer mauvais ange ou bon prince.
Les femmes… sont autrement.
Le père et la fille se croisèrent sur le palier du premier étage, devant la veilleuse que Marguerite, avec une absolue sérénité, garnissait d’huile, ayant renvoyé la bonne qui tombait de sommeil.
— Il fera beau demain, déclara M. Davenel. Ce fichu vent d’ouest a bouché ses flacons. Dors bien, fillette, et ne pense pas trop aux journalistes. Eh ! Eh ! ces petits messieurs ont une langue bien pendue.