— Peuh ! fit Marguerite subitement de mauvaise humeur, on aura de la chance si celui-là nous fait son article… maintenant qu’il sait qu’on récolte des fous furieux ici !
— Moi, je suis sûr qu’on le reverra, l’Opinion mondaine à la main, histoire de madrigaliser ! Bonsoir, gamine ! Ces journalistes sont de véritables pestes dont nos vents d’Ouest ne donnent qu’une faible idée. Ça se faufile partout, ça raconte tout. Je t’assure que ce soir, sans blagueur et avec seulement un peu de musique, je me trouvais plus à mon aise qu’hier. Ta… tata… tata tâ ratatata !
Dans l’éloignement du corridor le refrain éclata en fanfare. Il était content, le bonhomme, d’avoir piqué un peu la baudruche de ce jeune héros qui semblait plaire.
— Tâ !… taratatata !…
Comme tous les soirs, il posa un revolver chargé sur sa table de chevet, souffla sa lampe et s’endormit.
Dans sa chambre virginale, toute tapissée de ronds au crochet qui faisaient des raies lunaires à l’ombre, la grosse araignée blanche veillait. La nuit était en effet très paisible. On entendait seulement bruire dehors l’eau souterraine ronronnante et flaireuse de putréfaction. Il faisait chaud, des étoiles filaient parfois au-dessus du champ de roses, laissant choir dans l’infini la lourdeur de leur monde avec le jet d’une fleur qu’on fauche. L’air chargé de parfums violents se masquait comme l’haleine d’une bouche de passionnée malade ayant mâché des drogues… l’amant démêlerait-il l’odeur de mort !
Tout était calme et dissimulé, en attente d’une chose inouïe d’où pouvait jaillir le bonheur.
Le long du grand silence de la maison grimpa un petit bruit sec, mystérieux, frôlement d’animal qui ronge. Un rat ? Marguerite tendit le cou et serra autour d’elle le ruban lâche de sa ceinture. Allons ! il était exact au rendez-vous. C’était bien le malfaiteur intrépide qu’elle attendait. Tranquillement, d’un pas souple de femme qui prépare un décor, elle déploya des lingeries, écarta une couverture et se dénoua les cheveux… mais elle arrêta là le désordre. Elle avait éteint sa lumière pour qu’on ne vît pas sa silhouette se projeter sur les rideaux si, par hasard, dehors, à cette heure, un passant…
Le petit bruit de grignotement retentit de nouveau. Un éclat de bois sauta du volet de la bibliothèque. Il fallait vraiment que cette fille coupable fût bien étourdie pour ne pas avoir eu la pensée d’ouvrir elle-même en dedans, après le passage du père. Enfin, le bruit grignotant cessa. Successivement on entendit celui d’une serrure grinçant, la vibration de la rampe de l’intérieur sur laquelle une main puissante s’appuyait…